Pour ce second volet de notre magazine, nous avons décidé de passer une étape supplémentaire dans la mise en page et l’aspect de l’objet. Pour atteindre l’idée que l’on avait, il nous fallait apprendre l’illustration par ordinateur. Le meilleur moyen, selon nous, de vous faire découvrir les plats qui jalonnent notre Phnom-Penh culinaire.
Térence s’est alors plongé dans le monde secret des « brush » Photoshop : les différents moyens de donner de la textures aux tracés informatiques. Croyez le ou non, il existe des formations de plusieurs dizaines d’heures sur le sujet. Parfait pour nourrir la curiosité geek de Térence. Mais après tous ces apprentissages, il fallait passer à l’action !
Il fallait aussi faire le tri dans les différentes spécialités et plats que nous pouvions vous présenter. Pour être honnête, c’était difficile de faire de choix et de renoncer à plein de mets qui font la richesse culinaire de la ville. La pratique culinaire est d’ailleurs bien différente en Asie du Sud-Est, il est fréquent de manger dehors. La rue, les alentours de marché, ou les bords du Mékong sont des espaces de sociabilité très important et la nourriture est souvent au centre de ces rencontres. Ainsi, on peut manger à tout heure et dans tous les quartiers de la ville.
Le magazine a été réalisé en juin-juillet, imprimé en août, mais on a mis du temps avant de passer aux envois.
Tout ça a commencé fin février 2025. Lou revient de France avec l’envie ferme de travailler sur un fanzine pour envoyer des nouvelles à nos proches.
Facile à dire ! A l’aube de cette aventure, nous étions loin d’imaginer tout ce qu’il nous faudrait apprendre pour pouvoir éditer, imprimer et envoyer un objet dont on serait satisfait.
La première brique de ce numéro a été posée par Lou qui s’est mise à dessiner la carte du Cambodge à l’encre de Chine et au feutre fin. Le résultat remplissait une feuille A3 et nous a convaincu d’opter pour ce format dans l’édition de notre fanzine.
Partons pour un A3 plié en en 4.
A ce stade on a pensé que la carte pourrait être au centre de ce numéro, et qu’on la découvrirait en le dépliant. Au fil de l’écriture, on s’est rendu compte que la partie texte nécessiterait plus de place, parce qu’on ne parvenait pas à résumer un an de vie en quelques paragraphes succins.
Plus on écrivait plus on réfléchissait à la partie visuelle pour enrober le tout. Mais là dessus, il faut bien l’avouer on était complètement novice. On voulait une couverture aux couleurs criardes, et c’est là qu’on a ouvert nos placards pour chercher de l’inspiration… et tadaaam on est tombé sur cette conserve de sardines Thaïlandaise de la marque « Three Lady Cooks ». Il faut dire qu’en Asie, les produits alimentaires ont des design carrément catchy ! Le Cambodge est inondé de ces bouteilles de thé chinois, chips aux algues japonaises, laits aromatisés coréens, chips de crevettes thaïs aux couleurs et aux typos pétaradantes.
L’idée de la Kepong nous est donc d’abord venue pour des questions de goûts artistiques. Parce que l’objectif de ce fanzine a bien été dès le début de créer un objet. Dans notre idée le visuel et la forme donnerait tout autant de sens au projet que ce qu’on y raconterait par les mots. C’est comme ça que l’objet de la boîte de conserve nous est apparu comme une évidence et une source d’inspiration foisonnante.
« Three Lady Cooks«
La conserve rouge pétante des « three lady cooks« . Un met de sardines que Térence adore pour agrémenter nos plats. Notre Kepong est travaillée à l’image de cette boîte de conserve.
« Un fanzine rouge vif »
On a commencé par dessiner à la main des logos rigolos qui nous faisaient penser à cette boîte toute rouge. Entre deux repas on s’installe dans la cuisine pour mettre tout cela en forme.
Chez l’imprimeur
Le Fanzine enfin édité, on déambule dans les rues de Phnom Penh pour trouver un imprimeur. On fait des tests sur plusieurs types de machines.
Impressions !
En suivant les conseils d’amis, on quitte les petits imprimeurs du quartier pour aller chez un professionnel avec des machines impressionnantes. On lui laisse notre fichier et quelques heures plus tard un coursier à moto vient nous déposer le fanzine. Quelle joie !
Envoie internationaux
La dernière étape de cette aventure. On se rend à la poste de Phnom Penh, imaginez un grand batiment colonial, transformé en attraction touristique accolé à un Starbucks café. Nous n’étions pas sur d’y trouver des timbres. Finalement, nous postons toutes les enveloppes direction la France le 21 mai 2025.
« Himalaya« , un mot qui a toujours résonné en moi avec un écho d’exotisme, une lueur lointaine et une silhouette intouchable. Il fait écho aux aventures de Alexandra David Néel de Marco Polo, et de ces explorateurs et exploratrices de la Route de la Soie. Il y a aussi tous les anonymes : gardiens de troupeaux, caravaniers, soldats ou mercenaires envoyé loin de chez eux…
Arrivés au Pakistan, je découvre surprise, que ce pays s’étend au nord sur des joyaux de l’Himalaya : on y trouve 108 sommets dont l’altitude dépasse les 7000 mètres, plusieurs autres centaines de sommets culminent au dessus des 6000 mètres d’altitudes. Les sommets de 4000 et 5000 mètres d’altitude ne sont pas dénombrés tant ils recouvrent le paysage de l’Himalaya pakistanais. Enfin, les pakistanais•es sont fières de nous rappeler que 5 des 14 sommets de plus de 8000 mètres, sont situés au Pakistan. Le K2, second sommets après le mont Everest (Népal) est l’emblème du pays.
Ce paysage que l’on imagine surréaliste, nous invite à prendre la direction de la région montagneuse de Gilgit-Baltistan. Au cours d’une route de plus de 24 heures via la Karakoram Highway (et un arrêt de trois jours forcé à Besham), nous découvrons l’hostilité du territoire et la grandeur de la nature. Les montagnes sont d’apparence stériles, minérales, rocheuses et raides. En fond de vallée, la Karakoram Highway défie les éléments : plusieurs de ses tronçons sont délabrés, fréquemment couverts par les coulées de boues ou les éboulis. L’Indus en contrebas avale les conducteurs trop pressés ayant raté un virage.
Nous descendons du bus à quelques kilomètres de la frontière chinoise, dans la vallée de Hunza, où les activités humaines reprennent du territoire sur la nature environnante. De nombreux villages sont installés sur des terrains verts, boisés et cultivés grâce au travail acharné de générations de paysans qui les ont aménagés en terrasses. Un de nos conducteur d’auto-stop nous dit que ses grands parents se sont démenés pour rendre viable son village, que les efforts des ancêtres facilitent la vie des habitants d’aujourd’hui. Lui même, construit une maison en pierre qu’il lèguera à ses enfants. La vie de chaque « hunzahkut » se lit comme un maillon dans une chaîne longue qui dépasse l’individu.
Les montagnes sont aussi striées de sentiers de pierres et de canaux d’irrigation très entretenus. Certains de ces sentiers étaient traversés jadis par les caravaniers venus du Xinjiang, du Tibet ou de la Chine orientale. On rêve en observant ces routes ancestrales, de voyage au rythme de l’animal et des petits villages qui jalonnent la vallée.
C’est que Hunza a l’avantage géographique d’être une vallée traversante nord/sud débouchant sur un axe est/ouest, ici les marchands kirghiz, chinois, tibétains, afghans, caucasiens se rencontraient, commençaient, ou s’installaient. Cet héritage commercial ancien est visible au fort Baltit qui domine le sud de la vallée. Son architecture en terre, en bois, son format rectangulaire au toit plat nous rappelle les châteaux tibétains. A l’intérieur nous découvrons une manière de vivre groupés dans des pièces basses, autour d’un foyer nourrissant et pourvoyeur de chaleur. On imagine les soupes mijoter dans les casseroles de pierre brute, les hommes négociant dans les salons dissimulés…
Pour en apprendre d’avantage, nous visitons ce fort accompagnés d’un guide local, qui nous raconte l’histoire du Royaume de Hunza. La légende raconte que les habitants de Hunza proviennent de l’union de trois soldats de l’armée d’Alexandre le Grand avec des femmes perses, qui ont fondé les trois villages de Baltit, Altit et Ganish en 325 avant JC. L’ancien mir (roi) revendique lui même une descendance de l’union d’Alexandre le Grand avec une fée de l’Hindou Kush, lui attribuant une légitimité quasi-sacrée. Il est vrai que le physique des hunzakuts que nous rencontrons est très métissé et bien différent des pakistanais•es des plaines. Les visages sont plus ronds, les yeux sont verts ou bleus et les cheveux châtains/roux. On nous a d’ailleurs souvent confondu avec des habitants de la vallée.
Les trois villages de Baltit, Altit et Ganish ont connus leur âge d’or au 11ème siècle. Les autres villages sont récents du 18ème siècle, lorsque la route la soie était massivement emprunté dans la région. Le Royaume de Hunza prospérait à cette époque grâce aux taxes des caravanes provenant du Xinjiang vers Gilgit. Les récits rapportent que la vallée de Hunza était réputée comme dangereuse pour les caravanes car les pillages étaient fréquents (ceux-ci étaient d’ailleurs souvent secrètement organisés par la couronne elle même).
Aujourd’hui, les caravanes ont été troqués par des voitures et camions transportant marchandises et touristes à travers la vallée. Le village de Karimabad (Baltit), où l’on passe quelques jours, est devenu l’épicentre du tourisme ces dernières années, avec un nombre incommensurable d’hôtel, de restaurants et de boutiques d’artisanat local. Cependant l’ensemble de ces lieux reste possédé par des locaux. Ils vivent le développement touristique comme une aubaine pour palier aux aléas de l’agriculture. C’est donc entourés de touristes chinois et pakistanais, leur appareil photo à la main, que nous traversons ces rues pentues. Un soir, nous faisons la rencontre de Nazim. Les ancêtres de ce quarantenaire sont hunzakuts et il a hérité de nombreux vergers en terrasse qu’il nous présente avec passion. Il a bâti des bungalows en terre-paille et ouvert un « éco-resort« . Anthropologue dans l’âme, guide touristique de profession, il se met en tête de nous faire découvrir sa culture.
Nazim et un de ses amis nous conduisent dans leur 4×4 blanc. Le ciel est nuageux et quand nous quittons Baltit nous ignorons où les deux compères nous emmènerons. Ils marquent un premier arrêt sur le bord de la route. Un imposant rocher rougeoyant, d’une dizaine de mètres se tient là. C’est le « rocher de Ganesh ». Plusieurs de ses faces sont abondamment couvertes de gravures préhistoriques et protohistoires. Ces dessins évoquent le quotidien des habitants deux millénaires avant notre ère. Des arcs, des animaux des montagnes, des indications à destination de voyageurs.
Plus loin, notre voiture s’écarte de la route principale, interrompt la rêverie d’une vache sur un sentier de terre puis aboutit à un petit hameau. Nous entrons dans une maison traditionnelle en terre, aux fondations en bois épais et au plafond très bas. Dans la pièce principale nous rencontrons un groupe de femmes qui nous invite chaleureusement à déguster un thé dans leur atelier de tissage. Leur petite manufacture appartient à l’une d’elle qui souhaite promouvoir le travail des femmes. Nous sommes surpris, partout où nous sommes passés au Pakistan, le travail à l’extérieur du foyer est réservé aux hommes. Les espaces publics, extérieurs sont quasi-exclusivement masculins. Nazım nous explique qu’à Hunza les femmes et les enfants font partie de la vie locale. Nazim justifie ce phénomène par l’histoire et les influences culturelles et religieuses qu’a favorisé la route de la soie. Ainsi quatre jolie femmes, aux traits physiques étonnements diversifiés, nous présentent leur travail. Nous savourons le thé rouge infusé dans du lait avec des épices, tout en y trempant du fiti, le pain local. Chaï sucré ou salé-poivré et pain, le petit déjeuner traditionnel au Pakistan. Cette boisson appelle au partage et au réconfort. L’échange avec les femmes se fait dans un mélange linguistique parfait. Comme partout au Pakistan les langues locales sont plus pratiquées que la langue nationale (l’ourdou). Ayant avancés dans la vallée, nous sommes sortis de l’espace linguistique du brucheski (le dialecte principal de Hunza). À seulement une trentaine de kilomètres, la langue maternelle de Nazim n’est plus comprise. Nos hôtesses parlent le wakhi, une langue descendant du perse. Il n’y a étonnamment aucun lien linguistique entre le brucheski et le wakhi etNazim doit passer par un mélange d’ourdou pour se faire comprendre.
Nazim répond à notre curiosité en nous détaillant l’histoire religieuse de sa vallée. D’abord hindouiste puis convertis à un bouddhisme épris de chamanisme pour finalement devenir musulman par l’annexion au Cachemire, le peuple de Hunza conserve des rites ancestraux. Cette histoire enrichit la culture de Hunza. L’architecture des vielles maisons présente notamment des plafonds creusés pour évoquer une forme cyclique si importante pour le bouddhisme. Depuis l’arrivée de l’islam, la technique architecturale n’a pas changée mais ces cheminées à cinq épaisseurs ont été réinterprétés comme l’image des Cinq Piliers structurant la vie des musulmans.
Quelques jours plus tard, nous descendons tous les deux dans un village plus retiré de la vallée. Minapine, principalement habité par des familles d’agriculteurs et situé au pied du Rakaposhi, le plus haut sommet de la vallée, 7788m d’altitude. Vu de Minapine, le pic neigeux nous apparait comme un mur blanc immaculé. Pourtant, si nous sommes là, c’est que nous avons l’idée d’en parcourir un bout. Alors, quand nous nous en sentirons prêts, nous entamerons une marche de deux jours en direction du « camp de base » de Rakaposhi.
Ascension du Rakaposhi
Sur le sentier, nos compagnons de route sont des bergers de Minapine montant avec leurs bêtes vers les alpages. Ceux-ci ont souvent une à deux chèvres, parfois un âne qu’ils chargeront de herbes à vache ou de bois. Au milieu de notre ascension, de jeunes bergers nous invitent à partager un lassi avec le lait fraîchement tiré puis frappé dans un long mortier. Cette boisson entre lait et yaourt nous laissera une allène de chèvre jusqu’au sommet. Leur bicoque de pierre et de bois est juste assez grande pour nous accueillir tous. Sur une planche de bois, le plus jeune étale de la pâte pour former des chapatis – galette de farine cuite sur une plaque chaude. Nous partageons ensemble nos provisions autour du feu avant de repartir sur les routes escarpées de la montagne.
Le village de berger dépassé, nous sommes maintenant seul sur le chemin étroit. La pluie s’accélère, nous nous abritons sous le sentier forestier. Le paysage change au force de pied. La forêt disparaît pour laisser place à de grandes prairies. C’est ici que nous établons notre camp pour la nuit. Le soleil réapparaît, nous sèche et nous réchauffe.
La nuit est froide et bruyante. Nous dormons au dessus d’un bras du glacier millénaire Rakaposhi (7 788m). Tout au long de la nuit nous entendons la la montagne résonner dans la vallée. Des bruits cacophoniques, fracassant nous font sursauter à chaque retentissement. Des avalanches ? La nature nous semble hostile et brutale. On s’endort d’une oreille attentive aux grincements de la montagne. Lorsque le soleil se lève, nous sortons de nos duvets et enfilons le seul gilet qui peut nous garder au chaud. La dernière étape commence : rejoindre le premier camp de base du mont Rakaposhi (3 800m).
Nous nous hissons sur les chemins abruptes, le vent glacial s’agrippant à nos êtres, nous marchons sans fléchir pour rejoindre un rayon de soleil et réchauffer nos êtres. C’est là que, nous nous arrêtons, suspendu par la beauté du glacier. Nous visualisons enfin la source des bruits si inquiétants. Nous sommes au dessus d’une vallée glacière. Tout s’entrechoque. Nous sommes sous le charme de ce spectacle et terrifiés d’assister à la dissolution de la montagne. Devant nous la glace s’articule, s’étire, craque. L’écho résonne à travers la vallée, la montagne bouge, le glacier fond. Nous sommes les témoins direct du bouleversement climatique.
Bien que le chemin est de plus en plus raide, le soleil nous aide à parcourir les derniers mètres qui nous sépare du camp de base. Nous arrivons à 3 800m d’altitude, dans une plaine verdoyante où s’élance à pic le sommet enneigé du Rakaposhi. Ici, pâture chèvres, ânes et mulets. Une petite maison de berger est installée au milieu, de la fumé sort de la maisonnée. Nous buvons un thé au lait entouré des chèvres. Quand nous sommes réchauffer, nous profitons longtemps du spectacle que nous offre la montagne. En hunzahkut, Rakaposhi signifie « Mur brillant » car celui-ci à la particularité d’être plus haute face du monde, son inclinaison dépasse les 50%. Nous sommes subjugués face à ce mur de glace.
Le brouillard s’invite, on comprend mieux le surnom donné à la montagne « La mère des brouillards ». Impossible de voir à deux mètres. Nous entamons la descente. Nous remballons la tente et dévalons la pente jusqu’au village de Minapine. Le brouillard reste collé au sommet, la descente est plus claire. Le soir, dînant autour du feu, nous triquons à notre première ascension.
Il faut qu’on vous parle de Besham. Certainement vous n’en entendrez parler nulle par ailleurs. Aucun blog de voyageur, guide touristique ou autre curateur ne vous aura présenté Besham au Pakistan. À nous non plus d’ailleurs. Nous avons découvert le nom de ce petit bourg la première fois sur notre carte numérique.
Ambiance : il est 4h30 du matin, un policier sur le siège en position incliné de sa Jeep brise nos rêves de monter vers la haute montagne. Il a un arrêté ministériel qui lui commande d’interdire tout déplacement d’étrangers au delà de sa casemate de contrôle installée sur la route. Le chauffeur de notre bus est contri, compréhensif de notre tristesse. Sept heures à partager les ornières, les virages et les soubresauts de la route depuis Islamabad, ça rapproche. Et là, sur les écrans lumineux de nos téléphones, le mot « Besham » s’affiche : le village que l’on a dépassé de cinq kilomètres la demi heure d’avant. Le bus et tous ses passagers font demi tour pour nous y déposer.
Au premier plan l’Indus, au second Besham
Cut. Besham. La même matinée, un peu plus tard. On ouvre les yeux difficilement. Au plafond les pales du ventilateur se sont arrêtés à cause d’une panne de courant. Nos estomacs vides nous intimement l’ordre de sortir de notre chambre sans fenêtre. Dans le hall démesuré de l’hôtel plusieurs hommes nous abordent d’un « Salam halekum » souriant. Certains partagent un repas et nous invitent à nous assoir parmi eux. Nous les remercions et sortons au grand air. Tout de suite à gauche dans une bicoque de parpaing à moitié construite – ou à moitié deconstruite – des jeunes hommes cuisent du pain. Des naan ronds et plats, ce sont les alliés de n’importe quel plat au Pakistan que l’on mange sans couvert en pinçant les aliments au milieu de parts de naan.
La rue se poursuit par un pont sur l’Indus. Le fleuve gris aux couleur de la pierre des hautes montagnes est agité. Il court vers le sud, il dévale le pays en direction de la mer d’Arabie où il trouvera enfin son repos. Sur le pont d’autres ont déjà atteint une forme de tranquillité éternelle, ce sont les vaches qui s’étendent au soleil quand elles ne décident pas de traverser la route avec toute leur nonchalance bovine.
Nous remontons la rue et déjà l’agitation du centre ville nous avale. D’un côté des poules en cage attendent d’être décapitées pour être préparées sur commande; de l’autre des vendeurs de rue empilent leurs mangues et leurs pêche qu’ils aspergent d’eau qu’ils collectent dans un caniveau bordant la route. Une seule goutte de cette eau suffirait à nous tordre de douleurs gastriques pour la semaine.
Autour de nous, les enfants vont et viennent avec leurs sandales en plastiques trop grandes. Les hommes jeunes s’afferent à réparer, nettoyer, vendre, acheter, ranger, compter… Les vieux aux crânes couvert de chapeaux colorés, brodés ou tricotés contemplent ce bazaar (centre-ville) qu’ils connaissent si bien.
Zoom inattendu sur une chèvre noire au milieu de la route qui se moque des motos et des camions qui la frôlent.
Une certaine de mètres de cette cohue nous mène au restaurant Al Hayat. Ce boui-boui d’apparence identique à tous les autres renferme un secret que les nons initiés ne sauraient deviner. Un de ses cuisiniers est l’intermédiaire de toutes les compagnies de bus qui transitent par Besham. C’est le chauffeur de notre bus d’hier qui nous l’a dévoilé, nous lâchant un énigmatique « for next bus, go to Al Hayat restaurant« . À notre cuisto nous commandons un dhal, deux naan et deux billets pour Gilgit – la grande ville porte d’entrée de la vallée de Hunza, notre objectif final. Nous luis expliquons que nous ne pourrons partir que dans trois jours compte tenu de l’arrêté ministériel qui nous empêche de nous déplacer avant.
D’un seul geste, notre homme chasse les mouches qui tournent autour de ses casseroles, verse une louche de dhal dans une petite poêle et y rajoute deux piments verts émincés.
On partage notre assiette sous le regard attentif des autres clients. Nous, ce qui attire notre attention ce sont les allers et venues des clients et des serveurs autour d’un petit miroir devant lequel ils se recoiffent avec un peigne en plastique en libre accès. Au Pakistan, le savon est souvent absent des lavabos mais le peigne en plastique ne manque jamais à l’appel.
Au moment de sortir une centaine de roupies pour payer notre déjeuner, notre cuisinier-agent de voyage nous propose de repasser le lendemain, le temps qu’il se rencarde sur les places restantes dans les bus de dimanche. Ce genre d’interactions nous fait retrouver le plaisir des rapports interpersonnels. Ce que l’on réserverait, comparerait, achèterait sur internet via une plateforme froide et générique, ici passe par le contact humain, dans tout ce qu’il a d’incertain, inégalitaire ou compliqué. On a partagé bien plus et bien plus fortement qu’une simple réservation de ticket de bus.
Nous sortons du restaurant. Comme s’il n’attendait que ça, un homme en noir nous salut. En chinois. C’est un des employés de notre hôtel, il nous a reconnu de vu. Il faut dire qu’on ne passe pas inaperçu avec nos airs proprets. Sauf qu’il est persuadé que nous sommes chinois. Il nous faut lui jurer trois fois que nous sommes français pour qu’il accepte de nous répondre en anglais.
Il veut nous amener sur sa vieille moto japonaise dans un « bel endroit ». Nous on s’est juré récemment de faire l’effort d’être plus ouvert aux propositions de ceux que l’on croise. On sait bien qu’en montant sur sa moto on se fera un ami qui nous ouvrira peut-être un monde d’histoires ou d’aventures anodines qu’il voudra nous partager. Se faire un ami en voyage vaut plus que des heures de lecture de guides touristiques.
Au bout du troisième coup de pédale, le moteur consent à démarrer. En quelques minutes nous sortons du village. Sur un terrain vague, des adolescents jouent au criquet sous le regard d’une foule qui s’amasse sur des murets de pierre. Nous descendons en trombe en direction d’un petit pont. Devant sa casemate, un policier nous fait des signes. S’ensuit une discussion en pashto la langue locale avec notre conducteur. Le ton est détendu, les deux hommes semblent se connaître. À l’issue de la conversation l’agent nous demande des copies de nos visas pakistanais. Nous comprenons que la moto de notre camarade n’a pas le droit de passer le pont, n’ayant pas de papiers en règle ; et que vous devront marcher accompagnés d’un policier armé. Question de sécurité.
Nous n’imaginions pas notre trajet au Pakistan aussi contraint par l’administration policière. Rien n’est définitivement rédhibitoire, bien sûr nous survivrons à ces trois jours contraints à Besham, bien évidemment être accompagné d’un policier armé pendant notre promenade ne nous gâchera pas la vie… mais avoir sans cesse l’impression de devoir décliner notre identité, notre pays d’origine, d’avoir le sentiment d’être surveillé, ou tout simplement d’être considéré différemment des locaux qui peuvent aller et venir à leur guise nous fatigue. On s’échange un regard avec Lou. on s’est promis de prendre les choses du bon côté. Cela va avec notre désir d’ouverture aux autres.
Finalement nous poursuivons notre route à quatre. Notre ami de l’hôtel ouvre la marche, et le vieux policier, sa mitraillette accrochée en bandoulière nous suit de près. C’est l’heure à laquelle les chèvres descendent des flancs verts de la montagne. De jeunes bergers surveillent que toutes restent dans leur rang. Des enfants s’amusent à faire dévaler la pente à leurs pneus de caoutchouc. Des vieux collectent des herbes sauvages qu’ils reconnaissent au milieu de prairies abruptes et luxuriantes.
Nous parvenons à un point de vue sur Besham, de l’autre côté du fleuve. Là simplement assis sur le bord de la route, le village nous paraît presque beau. Nous sommes touchés par l’attention de notre guide improvisé. Il ne demande rien en retour que de partager ce moment de plénitude hors du temps.
Au terme de nos trois jours à Besham, nous sentons dans nos tripes que nous avons été acceptés par les habitants. Nous n’avions pas demandé à nous arrêter ici. Eux non plus n’ont jamais exigé de voir nos silhouettes intimidantes d’occidentaux défiler dans leurs rues, ou de se voir imposer notre anglais imparfait pétri d’accent français. Pourtant nous nous sommes acceptés réciproquement.
Baissée de rideau sur notre départ en bus. Notre ami cuisinier finit de ficeler nos sacs sur le toit. Je le serre dans mes bras pour lui dire adieu.
Enfin décidés à quitter Islamabad et Rawalpindi, on prend la route en direction de l’Himalaya pakistanais.
Démunis de nos passeports laissés aux mains de l’ambassade indienne pour le traitement de nos visas, nous partons avec de nombreuses copies de nos visas pakistanais qui feront office de laisser-passer face aux nombreux check-point militaire.
La Karakoram Highway est réputée comme « la route la plus dangereuse du monde ». Reliant la Chine (Xinjang) à Islamabad puis à Karachi pour son entrée dans l’Océan indien. Le poste frontière entre Chine et Pakistan sur la Karakoram Highway est le plus haut du monde, s’élevant à plus de 4000 mètre d’altitude.
Sans avoir la prétention de monter jusqu’au plus haut point de la frontière chinoise, nous souhaitons aller nous ressourcer autour des glaciers et des hauts-lieux du Pakistan, dans les vallées de Hunza et Passu.
À Islamabad on fait plusieurs stations de bus pour trouver des places en direction de la vallée de la Hunza. Les trois premiers bureaux nous annoncent que les bus sont pleins jusqu’à la fin du mois. Déçus, nous partons marchander avec des petites compagnies installées dans la rue. Aux côté du bus, une table est disposée pour qu’un homme hèle des passagers. La compagnie Silk Road nous propose un voyage. Départ dans 1h. Je m’installe dans la salle d’attente réservée au femme pendant que Térence va décharger des bidons d’essence avec les hommes. Quelques minutes plus tard, notre compagnie s’excuse mais ne peux pas nous amener jusqu’à Hunza. Les billets remboursés, on repart en quête d’un nouveau bus.
Salle réservée aux hommes. Comme nous sommes un couple, on nous installe sur un banc retourné face au mur afin que ma présence n’interfère pas sur celle des hommes dans la piece
Cette fois-ci la compagnie Morning Star nous accueille, mais le terminus sera Gilgit à une centaine de kilomètre de Hunza. Nous devrons prendre un autre bus pour nous y amener. Deal effectué, départ 20h. Nous attendons en grignotant des samosas achetés dans une petite guitoune du coin. À 20h le temps a changé. Des éclairs zèbrent le ciel. On observe les mini-bus se charger sur les toits, cartons, moto, hommes et bêtes y sont hissés.
Au moment du départ, notre compagnie nous annonce qu’elle annule son voyage par manque de passagers à cause du signal téléphonique surchargé du fait de la fête musulmane d’Achoura. Ils ne peuvent recevoir les réservations de leurs clients et le grand bus que nous devions prendre est quasi vide. Dans l’embarras on se demande quand pourrons-nous enfin quitter cette ville.
On nous déclasse vers le mini-bus d’à côté. Cette fois-ci pas de compagnie. Juste un vieux car rempli de sinnogrames. Sur le toit sont empilés des kilos de bagages et colis qui montent à deux ou trois mètres au dessus du bus. Rapidement on compte le nombre de passagers, nous sommes plus que le nombre de siège. On se demande comment nous allons tous et toutes rentrer dans ce petit habitacle. Au programme cinq cent kilomètre de route sinueuse et au moins treize heures de trajet.
La pluie s’abat sauvagement dans la ville. En quelque minutes un torrent s’écoule dans les rues. Les gens ne semblent pas inquiet et continuent de déambuler, trempés, de l’eau au dessus des chevilles, dans les rues noires de la ville.
Nous démarrons à 21h, serrés sur des strapontins pendant que d’autre restent debout. Il me faut quelques minutes pour arriver à fermer ma fenêtre, ce qui me vaut d’avoir la partie droite du corps trempée. Enfin, dans ce paysage nocturne, on regarde la ville inondée et on s’imagine se réveiller dans les vallées de l’Himalaya.
La nuit est entrecoupée de réveils. Un homme dort sur l’épaule gauche de Térence. On est secoués de gauche en droite par les virages des routes montagneuses. On traverse la première grande ville Abbottabad. On se rappelle que c’est ici que Ben Laden a été retrouvé et assassiné après quatre ans de vie paisible loin des radars américains.
Maintenant on fait des bons à l’arrière du bus. Bien que le chauffeur tente d’esquiver les nis-de-poule, ceux-ci sont trop fréquents pour les éviter. J’imaginais la Karakoram Highway comme une route très bien entretenue, car elle est sous l’administration de l’armée, et est la plus empruntée du Pakistan. Je me trompais.
À 4h du matin, au abord du village de Dubair nous sommes arrêtés par un nouveau check-point. Mais cette fois nous ne pourrons pas repartir.
Depuis ma fenêtre j’aperçois venir le commencement des problèmes. Le visage de nos chauffeurs a changé marqués par l’inquiétude et l’embarras. J’ouvre ma vitre, il m’explique que nous devons retourner à Islamabad. Je réveille Térence qui roupille à mes côtés et j’escalade les passagers pour accéder à la sortie et discuter avec l’officier de police.
Il est installé, quelques mètres plus loin, sur le siège conducteur de sa jeep. Ses pieds sortent par la fenêtre ouverte et reposent sur le rétroviseur. Sur le siège passager repose son arme. Affalé dans son siège, son ventre rond mis en avant, il ne se redresse pas en notre présence. Quand à moi, les yeux embaumés, je tente de reprendre mes esprits et remettre convenablement mon hijab qui me couvre la tête et le haut du corps.
Dans un anglais hésitant il me redonne la consigne que nous ne pouvons continuer sur cette route et que notre retour à Islamabad doit être immédiat. J’essaie d’abord de comprendre la raison, et lui explique que de nombreux touristes vont et viennent à Gilgit et qu’il est de notre droit d’y aller. Sans me répondre il me tend nonchalamment son téléphone où un arrêté gouvernemental est posé empêchant le passage d’étrangers dans la région jusqu’au 30 juillet.
Térence arrive et à son tour et tente de négocier notre passage, en soulignant que nous sommes des humains comme tous ces autres pakistanais•es qui empruntent cette route. Nous insistons sur le fait que nous avons fait la route depuis la France pour visiter ces montagnes.
Sans la moindre émotion dans son regard l’officiel nous redit que nous ne passerons pas, et que la route nous sera réouverte dans trois jours. Exaspérée, je lui dis que nous n’allons pas retourner à Islamabad et que nous allons camper dernière sa jeep jusqu’à ce qu’il nous réouvre la route. De là, il me répète l’interdiction de camper ici, et nous propose de séjourner dans un hôtel à Besham, ville la plus proche. Il clôt la discussion.
Embêtés et déçus, nous sortons nos affaires du bus, afin que les autres voyageurs•euses puissent terminer leur route. Mais l’officier à donné l’ordre au chauffeur de nous ramener à Besham dans un hôtel. Ainsi, notre habitacle fait demi tour sur une trentaine de minutes. Nous vadrouillons sur cette route sinueuse où la falaise s’étend en profondeur, au bord de nos fenêtres, le jour s’est levé sur la montagne, nous contemplons le paysage avec de la nostalgie dans l’âme.
Le torrent du fleuve de l’Indus
Enfin, le bus nous dépose devant le premier hôtel de la ville. Négocie le prix de la chambre avec nous, puis nous glisse leurs numéros de téléphone avant de reprendre les 200 kilomètre de route montagneuse vers Gilgit.
Pour nous ce matin, l’aventure sur la Karakoram Highway s’est arrêtée. Nous sommes confinés trois jours dans ce village que nous prendrons le temps d’apprécier.
Besham est une petite ville de campagne, habité par la minorité pashtoune venant du Pakistan et d’Afghanistan. La frontière n’est pas loin et depuis le coup d’état soviétique en 1978 suivit de l’annexion des talibans, de nombreux afghans sont réfugiés dans cette province. Nos quelques mots d’ourdou s’avèrent inutiles, il nous faudra ici apprendre le pashto.
Bientôt, inch’allah, la route du Karakoram nous ouvrira ses portes vers les contreforts de l’Himalaya.
Au début du mois de juillet nous avons obtenu nos visas. C’était un matin, après avoir répondu à des questions se voulant acides et déstabilisantes au consulat pakistanais. Travaillons nous pour le gouvernement , la presse, et d’ailleurs que pensons nous de la situation politique en France… ? Dans l’heure d’après, nous avons changé nos derniers rials iraniens en rupees pakistanaises au bazar de Zahedan, acheté du tissu baloutche pour se coudre sur nos vêtements et un chapeau du kashemir noir. Il est en laine chaude – certainement pas le meilleur choix pour la saison.
Puis on est parti avec la famille de cinq belges : les parents Nico et Anaïse et leurs trois enfants. Tout ce monde là est arrivé de Liège dans leur énorme camping car, taggé et coloré qui n’echoue jamais de faire tourner la tête des gens sur la route. Tous les septs nous entamons la cinquantaine de kilomètres en direction de la frontière. Un peu la fleur au fusil. Loin d’être préparé à ce qui nous attend…
Première erreur, nous arrivons trop tard à la frontière. Des exercices militaires spéciaux des deux côtés entraînent la fermeture des bureaux dès 14h. Déjà ceux qui se sont fait renvoyés du côté pakistanais rebroussent chemin, des valises sur le turban, des cabas en plastique dans les mains… Un douanier referme un petit grillage blanc et nous comprenons que nous passerons l’après-midi et la nuit sous un porche avec les douaniers iraniens. Ces derniers ont la gentillesse de nous ouvrir une pièce carrelée totalement vide, mais climatisée. Nous devons notre salut à cette drôle de salle car la température dépasse les 50°C.
Le lendemain nous avançons de 300 mètres pour passer la douane pakistanaise. Ce fut un moment très long, 5 à 6 heures, à aller dans divers bureaux et à attendre que l’on nous signe des documents. Fort heureusement, un douanier a la bonne idée de nous offrir du thé pakistanais : un thé avec quelques épices et beaucoup de lait et de sucre.
À notre grand étonnement il n’y a aucun ordinateur dans ce poste de douane. De grandes salles contiennent d’immenses bibliothèques de classeurs triés par années dans les quels chaque registre et chaque document est scrupuleusement rangé. Il y a aussi des coffres impressionnant sortis d’un autre siècle qui contiennent les saisies de douane. Nous referenons notre curiosité de fouiller tous ces trésors.
Nous dormons à à peine cinq kilomètres de là où on était la veille, du côté pakistanais cette fois. Plus précisément aux abords du village de Taftan dans un poste de police aux frontières. Les gars sont accueillants, on feuillette leur sorte de carnet scolaire où tous les voyageurs doivent laisser leur nom et leur origine, on échange des sourires puis un dîner tous ensemble.
Le lendemain matin, l’escorte en tant que telle débute. Il s’agit de partir tôt et d’avaler le plus de kilomètres par jour. Le camping car des belges bouge beaucoup, nous ne sommes pas très bien installés, la route va être longue et surtout la chaleur devient suffocante. Il faut dire que l’on traverse un désert aride. Notre paysage est fait de sable, de poussière et de roche. Nous arrivons à Quetta après plus de 13h de route, lessivés. L’escorte militaire nous abandonne d’abord dans un hôtel un peu minable. Les prix sont exorbitants, même pour dormir dans le camping car sur le parking. On se dispute avec le patron en essayant de négocie, il nous vire. Pas le temps de se demander où nous atterrirons, nous sommes cueillis par une Jeep de militaires qui nous amène dans un immense commissariat. Quelque paperasse alors que nous sommes à bout de force, puis l’on se couche.
Nuit pleine de mouches et de moustiques sur la moiteur de notre petite banquette.
Y a un papier à faire le matin, il s’agit d’accepter de se faire escorter jusqu’à Islamabad. Lou et Nico s’y collent pendant qu’Anaïse et moi patientons en jouant avec les enfants et ceux du commissariat. Ils sont nombreux ici, progéniture du personnel du commissariat. Il y a des chèvres aussi avec des oreilles qui pendent jusqu’au tas d’ordures sur lequel elles sont juchées.
Quand Lou et Nico finissent par revenir après plusieurs heures on comprend qu’il faut se préparer à reprendre la route. On négocie un déjeuner à la cantine du commissariat. Un dhal, des chapattis, du thé Massala, un riz Biriani.
Le gros camping car redémarre en tremblement. On met la clim à fond mais le thermostat dépasse toujours les 45°C. Le congélo est devenu une armoire à peine fraîche. Sortir de la ville, de son activité débordante, éviter les motos et les rickshaw colorés qui nous doublent de tous côtés, les vaches qui nous ignorent sciemment au milieu de leur route. Notre avantage, qui nous met un peu mal à l’aise, c’est qu’on est précédé par un 4×4 de militaires armés qui font des signes menaçant aux véhicules qui nous doublent du bout de leur mitraillette ou bloquent totalement des rues pour nous laisser passer.
Après Quetta, on se dirige donc vers le nord-est la route la plus directe pour Islamabad. On sait bien qu’on n’y sera pas ce soir, ni même le lendemain. Les escortes s’enchaînent. Souvent des Jeep avec deux hommes armés à l’arrière, parfois des petites voitures citadines, d’autres fois des scooter avec deux mecs et enfin les escortes sans véhicules : des militaires qui montent à bord du camping car et que l’on promène au rythme des secousses du camping car.
Pour garder un semblant de normalité, on continue à faire l’école des enfants pendant la route. Des exercices de maths ou de français qu’ils font de manière appliquée. Pour eux, rien ne leur paraît trop spécial, seules les fois où il faut descendre du véhicule pour signer des papiers ou prendre des photos leur rappelle qu’on n’est pas sur une route normale.
Une nouvelle nuit à Zhob dans un mini commissariat remplit d’hommes qui veulent nous serrer la main, puis nous réveiller à l’aube pour que l’on se remette en route.
Entre Zhob et la vallée de l’Indus, le paysage change. Jusqu’ici nous ne voyions que des plaines désertique entrecoupées de montagnes de roches. Là la végétation se développe, les montagnes deviennent majestueuses, les vallées se font escarpées. On ressent la fraîcheur des hauteurs. Les fenêtres grandes ouvertes, les poumons déployés et les yeux écarquillés, nous cheminons de plus en plus haut. À nos côtés d’énormes poids lourds peints et ornés de milles objets de décoration roulent à un maximum de vingt km/h. Les doubler devient de plus en plus périlleux sur ces routes qui serpentent. D’ailleurs il nous arrive de croiser des lieux d’accidents violents qui rétrécissent encore la route.
Nos nerfs sont de plus en plus à vif échaudés par ces heures sur la route, et les mauvaises nuits. Le ton monte à de nombreuses reprises avec les militaires. Nico qui conduit à longueur de journée essaye de leur faire accepter que nous n’avons pas besoin de leur protection. L’anglais de nos anges gardiens/ geôliers est hésitant mais suffisant pour affirmer avec aplomb qu’ils ne nous lacherons pas, et que nous ne pouvons en aucun cas visiter seuls les villes que l’on traverse. C’est donc contraint que nous parvenons à la vallée de l’Indus, puis à Dera Ismaïl Khan, ville à la frontière du Penjab. Nous avions le fébrile espoir de pouvoir quitter les militaires ici. Un espoir qu’un policier achèvera en affirmant qu’il nous faut nous rendre impérativement au commissariat pour passer la nuit. La ville serait dangereuse, il faut suivre les règles.
Finalement, le lendemain, les escortes successives nous laissent à l’entrée de l’autoroute pour Islamabad. La capitale est à 200km sur cette voie rapide très entretenue. Et pour cause il y a très peu de véhicules qui l’empruntent. Après des jours sur des sentiers de terre ou au milieu de la circulation urbaine, cette autoroute nous dépayse, un long fleuve de bitume tranquille.
Têtu que nous sommes, nous tentons de bifurquer en dehors de ce tracé rectiligne, nous répérons un temple bouddhiste et la sortie d’autoroute qu’il nous faudra prendre pour nous y rendre. Or, à peine sortis de l’échangeur d’autoroute, qu’une nouvelle jeep militaire nous rattrape. Les soldats à l’arrière nous font des grands signes. Le chef est contrarié d’avoir failli nous rater. C’est un homme imposant, au regard dur et au visage marqué de cicatrices. Son allure aurait pu être menaçante s’il n’avait pas cet air gauche et comique renforcé par sa casquette de soldat mal ajustée. Il refuse catégoriquement que l’on se rende à notre temple bouddhiste. Il propose cependant de nous accompagner jusqu’à un autre lieu digne d’intérêt touristique.
Encore une fois, nous payons cher notre confiance dans la parole de militaires pakistanais. Je suis intimement persuadé que notre homme aurait voulu nous faire plaisir… Mais en cette belle après midi, le lieu qu’il avait décidé de nous faire visiter était un barrage hydroélectrique sur l’Indus. L’ouvrage est assez récent et nous apprenons qu’il est le fruit d’investissements chinois. Mais il était trop petit pour être vraiment impressionnant et trop bruyant pour l’oublier dans ce paysage que ce monstre a durablement défiguré.
À bout d’imagination et d’arguments à l’égard des militaires nous aceptons notre sort : nous faire escorter docilement jusqu’à Islamabad… nous ne chercherons plus à contourner la surveillance des militaires ou de leur demander de dévier de leur autoroute monotone.
C’est ainsi qu’après cinq nuits passés sur la moiteur de la banquette du camping car et cinq jours à voir défiler un paysage inaccessible, nous arrivons à Islamabad.
Réveil à Tabriz. Auberge familiale de voyageurs. C’est mon anniversaire.
Lou me gâte de petits cadeaux dès le petit déj qui nous est offert par le gérant de l’hôtel. Miam.
Nous avons hâte de visiter Tabriz. Nous avons passé la frontière iranienne hier et avons traversé la ville en voiture pendant la nuit. Nous sommes appelés par l’Iran tout en sachant qu’il nous faudra un temps pour nous habituer à la vie dans ce pays. Dans la cour de notre hotel très fleurie, je croise Sahand. Un jeune iranien en études d’anglais, ami des gérants de l’hôtel qui a pour habitude de faire découvrir sa ville aux voyageurs. Il se trouve que Patricio, mexicain, du dortoir masculin a passé la journée dernière avec lui et prévoit de rempiler aujourd’hui. Alors comme on n’a pas trop d’idées précises pour la journée on s’engage à les suivre. Avec le recul, cette première journée iranienne sera annonciatrice de beaucoup d’éléments culturels que l’on revivra ou l’on comprendra plus tard durant notre séjour.
۱-Le Bazaar
Notre petite troupe de quatres part donc s’enfiler dans des ruelles. On parle un peu en marchant. Nous parvenons au grand bazar. Immense, il est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Aujourd’hui c’est vendredi, tout ou presque est fermé. Les allés du bazar sont vides, les rideaux de fer sont tirés, le labyrinthe de briques est muet. On imagine pourtant l’animation en semaine, les sacs qui débordent d’épices et les tapissiers qui boivent le thé au milieu de leur ouvrage coloré. Le bazar, comme la plupart des vieux bazars iraniens est un ancien caravansérail. Les allées sont couvertes de voûtes percées au sommet pour que la lumière du jour éclaire sans que la pluie ne puisse s’écouler à l’intérieur.
Autour de ce dédale de nombreuses places rectangulaire avec des fontaines centrales, souvent de la végétation, le tout encadré par des habitations basses. Ce sont les anciens hôtels de caravaniers, jadis les marchands passaient la nuit à l’étage laissant leurs chameaux, ânes et chevaux pètre autour du point d’eau. Enfin, certaines portes, fermées, mènent à de petites mosquées qui ne font pas d’office le vendredi. On aura l’occasion, les autres jours, d’apprécier le calme et la beauté de ces petites mosquées épargnées du tumulte du bazar voisin.
۲- La boutique d’Ali
Sahand nous mène à toute allure à travers les allées vides du bazar. Une fois à l’extérieur, il décide de rendre visite à un de ses amis. Il s’appelle Ali. C’est un sexagénaire tient depuis quarante ans un atelier de réparation de machines à coudres. Sa petite boutique regorge de petits coins ou tout est à sa place. Sorte de déformation professionnelle peut être, Ali organise le rangement de son espace avec la même minutie qu’il porte à ses machines mécaniques. Avec sa bonhommie et son sourire communicatif, il accueille tous les étrangers qu’il voit passer dans son allée. Il n’y en a plus beaucoup depuis le COVID nous confit-il. Ali nous offre le thé, nous balbutions une conversation entre persan, turc-azeri (la langue que tout le monde parle à Tabriz) et anglais. Ali nous tend un de ses carnets où les gens de passages laissent ds mots. Nous écrivons un petit mot, tombons sur celui de plusieurs amis voyageurs passé ici avant nous.
Pendant tout le temps de notre visite, Ali et Sahand gardent un regard attentif sur l’allée et la grande rue qu’on entrevoit depuis la boutique. On comprend qu’ils sont tous les deux dans l’attente d’étrangers qu’ils pourraient arrêter, de qui ils pourraient recueillir un mot dans leur carnet multilingue, à qui ils pourraient faire visiter leur ville… Cet attrait presque sordide, souvent exagéré pour les étrangers, notamment occidentaux venant en Iran on verra se répéter tout au long de notre séjour. Cela s’explique certainement par le peu de voyageurs qui passent en Iran et par l’idéalisation de la vie à l’ouest libre et opulente. Parmi les droits confisqués aux iraniens celui de sortir du pays avant d’avoir réalisé leurs deux années de service militaire revient souvent comme un des plus difficiles à vivre selon ceux que l’on croisera.
Comme les quelques questions que j’ai osé sur les récents événements du pays, les manifestations, les droits politiques et ceux des femmes tombées à plat, Sahand nous glisse que nous ne devons pas parler de politique ici. Sous entendu en Iran. Jamais.
On comprendra par la suite de notre voyage que Tabriz fait partie des villes les plus conservatrices, dans laquelle les protestations contre le pouvoir se sont faites les plus moles. Dans les rues très peu de femmes bravent l’obligation du port du voile, celles qui font du zèle en se couvrant de chador (voile noir intégral) sont nombreuses.
۳- La mosquée
Nous quittons Ali et notre petit groupe poursuit le tour de Tabriz prévu par Sahand. Nous parvenons devant une gigantesque mosquée, l’une des plus grande et connue d’Iran. Mosquée de l’Imâm Khomeiny – ancien leader suprême du pays qui a laissé son nom à de nombreux boulevards et bâtiments en Iran. Autour de son enceinte l’animation dense contraste avec le reste de la ville vide de monde. C’est dans cette mosquée que se tient le grand prêche du vendredi. On comprend qu’il y a deux portes différentes pour les hommes et les femmes. Sans plus d’explications Sahand dirige Lou vers la porte secondaire ou des femmes – toutes en chador – rentrent à la volée.
Patricio, Sahand et moi cheminons dans l’allée principale (masculine) de la mosquée. Une fouille au corps réservée aux touristes précède notre entrée. Mon appareil photo argentique est repéré, nous devons laisser nos affaires et nos téléphones dans une loge-vestiaire. Prendre des photos ou enregistrer le prêche pourrait être considéré comme de l’espionnage. Nous enlevons nos chaussures à l’entrée de l’enceinte de la mosquée et les glissons dans des sacs plastiques qui nous sommes distribués.
L’ambiance est sérieuse, beaucoup d’hommes prient, écoutant le sermon d’un homme sur une petite scène devant, retransmis par hauts parleurs et télé. Je perçoit quelques mots transparents dans le prêche tel qu’ »Israël » ou « America », mais quand je demande innocemment de quoi l’homme parle, Sahand me répond que ce ne sont que des choses religieuse sans importance. Dans l’immense salle au sol couvert de grands tapis les hommes de tout âge se réveillent leur sac en plastique de chaussures à la main. Drôle de scène. On se sent un peu mal à l’aise, pas à notre place, surtout Patricio et moi qui n’avons pas l’habitude de cette ambiance. Je sais aussi notre sac avec nos passeports, argent et appareil photo dans les mains d’un vigile qui n’en n’a pas d’autre pour satisfaire sa curiosité.
Nous sortons donc au bout de quelques minutes, encore étonné par l’immensité du lieu. Nous nous rendons devant l’entrée des femmes pour attendre Lou mais elle n’est pas là. Nous ne pourrons pas la rater si elle venait à sortir par cette petite porte où seules des femmes en chador noir passent. Mais rien, pas de Lou. Une première demi-heure passe. Je commence à m’inquiéter car Lou n’a pas l’habitude de rester longtemps dans les lieux de cultes. En Géorgie, elle effectuait des tours de monastères orthodoxes en quelques minutes. Trois quarts d’heure, toujours rien. C’est notre premier jour en Iran et des histoires sombres sortent de mon imagination. Les femmes continuent à affluer. Les hauts parleurs continuent à diffuser le prêche de l’imam. Je m’imagine le pire dans ce pays qu’on ne connait pas encore. Évidemment, le garde refuse catégoriquement de nous faire passer par la porte des femmes. Nous ne pouvons qu’attendre devant et demander aux femmes entrant en retard dans la mosquée de repérer une petite occidentale à l’intérieur.
C’est finalement après une longue heure d’attente à la fin de la longue prière que Lou sort de la mosquée. Elle est accompagnée de trois femmes en chador. Évidemment j’aurais pu m’en douter des femmes l’ont prise sous leurs ailes, lui ont montré comment faire ses ablutions, comment prier… et lui ont même offert un chapelet de prière et un petit bout de pierre de la Mecque que l’on pose au sol quand on prie. Je suis bien chamboulé de mettre inquiété pour Lou alors que tout allait bien. Elle est désolée mais ne pouvait raisonnablement pas quitter ses protectrice pendant la prière. Notre première mésaventure liée à l’hospitalité iranienne. La suite de notre séjour nous apprendra à nous y habituer.
۴-Le bus
Pour continuer notre vendredi iranien, Sahan nous propose d’aller dans un parc dans lequel les tabrizois ont l’habitude de sortir le weekend. Pour ce faire, nous prévient-il, il nous faudra prendre un bus puis un taxi. Il se trouve que les bus sont composés de deux parties, celle pour les hommes à l’avant et celle pour les femmes à l’arrière. Comme il y a bien moins de femmes sur le quai, Lou rentre rapidement tandis que de notre côté, le les portes se ferment avant que l’on puisse grimper.
Bien-sûr, Lou ne voit pas nos grands gestes pour l’avertir que nous ne sommes pas dans le bus.
Nous montons Sahand, Patricio et moi dans le bus suivant, une minute après. Pour ne pas faciliter les choses, les stations de bus n’ont pas de nom à Tabriz. Impossible que Lou ne sache où descendre. De son côté le bus est trop plein et elle ne parvient pas à voir que nous n’y sommes pas. Au bout de quelques stations elle s’inquiète de ne pas nous voir. Dans une grande solidarité féminine encore, ses voisines de bus veulent l’aider. Aucune ne comprend bien l’anglais.
Dans notre bus, Sahand finit par parler au chauffeur qui appellera son collègue dans le bus de Lou. À une station donnée, le conducteur du bus de Lou marque un arrêt long pour nous attendre. Nous courons pour faire signe à Lou de descendre. Elle est accompagnée d’une femme, attendrie de l’avoir vue perdue, qui veut nous prendre tous dans sa voiture pour nous emmener au parc. Super, nous economisons le taxi!
۵-Le parc
Le parc Shahgholi est très peuplé le vendredi. On découvre le grand loisir des iraniens : le picniques. On verra des familles sur des nappes colorés tout le long de notre séjour iranien. Chaque espace vert peut être propice à se poser, allumer le samovar (grande théière), parfois le barbecue et le ghelium (narguilé iranien). On croisera des picniques sur des parkings entre deux voitures ou sur le terre-plein entre deux feux tricolores. Dans notre parc de Tabriz, certains installent des tentes pour la journée, d’autres marchent autour de la vaste fontaine une glace à la main.
Il est dix sept heures quand Sahand nous amène à déjeuner dans un restaurant du centre ville. Touristique et plus cher que la moyenne. On comprend qu’il faudra que nous réussions à nous passer de notre guide collant et de ses visites éculées pour aller à la rencontre d’iraniens qui voudront nous voir comme des amis plutôt que des touristes interchangeables. Affaire à suivre.
Située à la frontière turco-arménienne et non loin de la Géorgie et de l’Iran, Kars a été pendant des siècles convoitée et occupée en raison de son emplacement stratégique. Aujourd’hui, la ville affirme son appartenance turque a bien des égards. On tombe amoureux de cette cité isolée et multiculturelle.
On traverse des hauts plateaux enneigés, puis de longues steppes où vivent quelques agriculteurs dans des bicoques en terre, avec leurs troupeaux de vache, pour être accueillis par la ville de Kars.
Aux portes du Caucase, la ville a été prisé pendant plusieurs siècles par de nombreux grands empires, qui ont cherché a s’implanter dans ce lieu stratégique (ancien point de passage de la route de la soi). La ville tombe aux mains des turcs en 1921 (sous Ataturk) , après avoir été le terrain d’affrontements entre arméniens, byzantins, mongols, ottomans, arabes et russes, au cours des siècles.
Les ruines de l’imposant château qui surplombent la ville, témoignent de son passé, riche et mouvementé. Ce fut jadis un centre de civilisations important où les peuples se sont succédés. Aujourd’hui en se promenant dans ces ruines, on sent se dégager un parfum de solitude, par les travaux de modernisations des alentours. Seule la forteresse, la mosquée et l’ancienne église rappellent les couleurs du passé. On y croise deux vieilles âmes qui viennent admirer les hauteurs de Kars. Du haut du chateau, la vue panoramique sur des kilomètres, traduit encore de la position stratégique de la ville.
Nous visitons un bâtiment qui nous semble être une église, mais qui s’avère être une mosquée. L’homme de ménage nous conte l’histoire de ce lieu particulier. Effectivement la Cami Kümbet (littéralement mosquée en forme de dôme) a été construite au milieu du Xe siècle par le roi arménien Bagratides Abas I, sous le nom d’ « Église des saints apôtres ». Ces apôtres figurent encore aujourd’hui sur la devanture de la mosquée. Ainsi construite comme une église apostolique, elle fut transformée douze fois par les différents conquérants de Kars. Les russes en ont fait une église orthodoxe. Aujourd’hui, les prières musulmanes sont orientés vers l’ancien mur orthodoxe où le signe de « Allah » est accompagné de la croix orthodoxe.
Ce retour au confins de la Turquie nous dépayse dans ces us et coutumes. Kars à 2000m d’altitude, est habitée par une diversité de visages. Les populations kurdes, azéries et alévies font vie commune tout en respectant les différents croyances et traditions. Musulmans sunnites, chiites ou soufis cohabitent pacifiquement. Pourtant la population kurde (majoritaire dans la région) subit des répressions sévères de la part du gouvernement d’Erdoğan et de l’armée turque.
Le paysage politique est complexe dans cette ville, notamment à l’aube des élections présidentielles (14mai 2023). La présence important d’électeurs du Parti nationaliste (MHP) issu de l’extrême droite et ouvertement anti kurde et témoigne du côté conservateur et traditionaliste de la région de Kars.
Un autre segment de la population est révolutionnaire et revendique un état kurde. Cette politique morcelée fait de cette région le lieu de nombreux attentats. Cela explique l’exclusion de Kars des guides touristiques, et par conséquent, des regards heureux et souriants que nous offrent les gens à notre passage.
Depuis notre arrivée, hommes et femmes viennent nous accoster dans la rue, notre apparence doit être spéciale, puisqu’iels nous interrogent sur nos origines et notre venue à Kars. Passant•es, vendeur•euses, théiers nous offrent compulsivement toutes nos consommations. On se fait rapidement des ami•es, avec qui nous allons écouter de la musique et chanter. Le contact humain est d’un naturel comme nous y avons rarement été confrontés. Seraient-ce les prémices de cette hospitalité de l’Est tant attendue ?
Kars est une ville assez jeunes malgré son emplacement isolé. Ce phénomène s’explique par le désir de remoderniser la ville dès 1990 en construisant une importante université « Kafka ». Elle a permis la venue de nombreux étudiant•es de toute la Turquie et de ses pays voisins turcophones tel que l’Azerbaïdjan et le Turkménistan. De plus Kars est le terminus du célèbre train turc reliant Ankara à cette dernière en plusieurs jours à bord. Ainsi de nouveaux cafés et restaurants ont ouverts pour répondre aux besoins de cette nouvelle clientèle.
Dans les rues, les hommes se tiennent tous par le bras, ils sont très tactiles entre eux. Térence peut faire l’expérience de cette familiarité, quant à moi, je suis abordée par les hommes avec beaucoup plus de retenue et de courtoisie.
Dans les montagnes de Kars, la météo est tournante, les matins sont très ensoleillée alors que les fins d’après-midi sont toujours pluvieuses. On a pris l’habitude de s’installer dans un salon de thé « Beyrut » très fréquenté par les jeunes, pour passer ces épisodes de pluie. Un grand samovar préparé le thé au feu de bois à l’extérieur. L’intérieur est décoré à la turque avec des mots des jeunes sur les murs. On y retrouve notre groupe d’ami•es qui prennent les instruments sur place pour chanter plusieurs heures.
On se rend compte que la musique et la chanson sont très importants dans cette culture kurde. Toutefois, attention à ne pas trop affirmer son appartenance kurde en chantant. Cela vaut à la changeuse Nûdem Durak des années de prison pour avoir chanter en langue kurde. En effet en 2015, alors qu’elle a 22 ans, elle est incarcérée pour 19 années, par le gouvernement d’Erdoğan, pour « propagande terroriste ». Loin d’être une figure exceptionnelle, Nûdem Durak est une kurde persécutée permis tant d’autres.
À cheval entre deux pays
En sortant de la ville, il suffit de rouler 30min pour se retrouver à Ani, ancienne capitale arménienne. Les steppes, les sommets enneigés et les oiseaux chantant, nous offrent un spectacle exceptionnel.
Nous arrivons avec surprise dans une cité en ruine bâtie entre le XI ème et XII ème siècle. Jadis surnommé la ville aux milles églises, on se balade sur les traces de ces anciennes civilisations. La cité chrétienne d’Ani a pendant des années dominée la région de l’Anatolie.
Dans le calme de cette ville archéologique, d’immense drapeaux turcs et arméniens se font face et nous rappellent l’hostilité des deux pays. Quelques gardes frontières en habits militaires déambulent. On sent que le conflit perdure depuis la décision turque en 1993 de fermer les 380km de frontière arménienne, afin de montrer son soutient à son pays allié l’Azerbaijan (dans le cadre du conflit du haut-Karabagh entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan).
Tout récemment la frontière turco-arménienne est réouverte au passage touristique, mais l’hostilité persistante entre les deux pays se ressent. En effet leurs différents politiques historiques restent loin d’être résolus, notamment par la non-reconnaissance des turcs du genocide arménien du début du XX ème siècle.
Finalement en déambulant dans ce site archéologique grandiose, on se rend compte qu’il illustre le nationalisme turc de la région. On remarque que seuls les bâtiments faisant écho à l’air ottomane et musulmane son mis en valeur (restauration et panneaux informatifs traduit en anglais). Quant aux bâtiments de l’ère chrétienne (plus nombreux) les pierres restent étalées aux sols…
Le jour se lève sur Borjomi et nous avec. Borjomi est une petite ville du sud de la Géorgie. Son musée riquiqui qu’on a visité hier réduisait l’histoire de la ville en deux étapes dignes de l’intérêt du visiteur : 1- un centre artisanal important à l’âge de pierre puis à celui du bronze à la préhistoire ; 2 – l’âge thermal de la ville depuis la fin du 19e siècle, et sa production d’eau gazeuse. Soit. On a aussi apprécié un bout de son grand parc naturel regorgeant de randos.
Nous faisons notre sac en vitesse, nous avons beaucoup de route de prévu et craignons la pluie en après-midi. Le temps de parcourir un bout de l’artère principale, nous débouchons sur la gare de bus. Deux mamies chargées de leurs sacs du marché attendent avec nous sur le bord de route. On se répète avec des gestes de doigts dans l’air, la graphie de notre destination dans l’alphabet géorgien ვალე (Vale). Quatre lettres qu’il nous faudra déchiffrer sur la pancarte de la matruska (petit bus local) que l’on attend. Si nous allons là bas c’est que c’est le dernier village géorgien avant la frontière turque.
Nous montons vers 9h40 suivis par nos deux mamies. L’une d’elles, la mine souriante, s’installe aux côtés de Lou. Toute la Géorgie semble contenue dans ce trajet de matruska. Du chapelet de bois accroché au rétro, des signes de croix réalisés compulsivement à chaque monastère croisé sur la route, une route jalonnée de troupeaux de vaches en liberté, des hommes blagueurs à l’avant du bus, le conducteur vociférant contre les camionneurs turcs qui ne le laissent pas les doubler…
Le bus s’arrête dans le centre-ville d’Akhaltsikhe, un gros bourg avec un marché important, à une vingtaine de kilomètres de Vale, une trentaine de la frontière turque. Il n’ira pas plus loin, il nous faudra continuer en stop.
À peine extirpés de la cohue du marché, un premier conducteur nous prend en stop pour quelques kilomètres, il est ravi de pratiquer son anglais. Il est navré de ne pas pouvoir nous conduire jusqu’à Vale. Sa grand-mère l’attend.
Nous patientons au carrefour reniflés par deux chiens errants, aussi étonnés que nous de notre rencontre sur ce carré d’herbe perdu en rase campagne. Nous furent reniflés sans répit jusqu’à l’arrivée d’une petite camionette. Son conducteur est Arménien. Il parle arménien, russe et géorgien mais très peu anglais. On s’excuse de la pauvreté de notre vocabulaire georgien. On lui demande de nous enseigner quelques mots d’Arméniens, qu’on oublie malheureusement presque aussi tôt.
Notre petite camionette nous fait passer Vale d’une traite. Le village semble vidé de ses habitants. Nous sommes finalement lâchés à un croisement. Sept kilomètres de petite route désertée nous séparent toujours de la frontière. Étant donné l’étroitesse de la route nous avons peu d’espoir de retrouver d’autres voitures.
Pour nous garder du courage et avoir l’impression d’avancer, nous décidons de nous mettre en marche. Direction sud-est.
Comme l’air est encore très doux, on se dit qu’on part pour une belle rando, ça nous donne de la contenance. En effet les paysages verts de la Géorgie se développent devant nos pas.
Nous sommes en passe de franchir les dernières habitation de Vale, quand un papy géorgien nous lance un « gamarjoba » (« Salut ») aussi joyeux qu’inattendu. Le petit père prennait l’air assis sur le palier de sa maison. En faisant un geste dont on ne comprend pas le sens, il s’engouffre dans sa masure. Au bout d’une minute pendant laquelle on ne savait pas trop si on devait l’attendre ou continuer notre chemin, le papy sort accompagné de sa femme et d’un sac de pommes. Les fruits sont pour nous, son geste nous fait chaud au cœur et nous galvanise.
On peut dire que ce sac de pomme et de confiance a porté ses fruits car quelques secondes après, un poids lourd noir immatriculé en Azerbaïdjan s’arrête à notre niveau. D’un geste, son conducteur nous invite à gravir l’échelle qui mène à sa cabine. Son chez lui. Lou s’assoit sur son lit, moi sur le large siège passager. Il est turc, et son trajet c’est Baku (Azerbaïdjan)- Istanbul (Turquie), en passant par la Géorgie, Erzurum, et la côte Turque sur la mer noire jusqu’à Istanbul. Son chargement parcourra en suite la route entre Istanbul et Rome (Italie)… Impressionnant. Il ne nous dit pas ce qu’il transporte, soit qu’il ne comprend pas notre question, soit que ce n’est pas quelque chose qui se demande dans le milieu des camioneurs. On imagine qu’avant Bakü, son chargement a du sortir d’une usine de l’est asiatique et traverser la Chine et l’immense Kazakhstan.
Pour l’heure, nous cheminons donc vers la frontière turque à un maximum de 70km/h et confortablement assis à trois mètres du sol.
Avant le poste frontière, notre hôte arrête son véhicule sur le parking du dernier resto géorgien où il a ses habitudes. Il s’exprime dans un mélange de turc et de géorgien, retrouve ses collègues chauffeurs, les serveuses du resto,… et sa famille qu’il appelle en visioconférence sur son portable. On lui offre un khachapouri (pain géorgien au fromage) et un thé. Il sale abondamment le premier et sature le second de sucre en poudre.
On ne sait pas trop s’il nous a proposé de faire la suite de la route avec lui. Comme il reste au téléphone et confortablement installé à sa table, on décide de nous diriger à pieds vers la frontière, à une centaine de mètres de là.
Le douanier géorgien nous fait des blagues sur la France et nous demande ce que l’on préfère entre le khachapouri et le croissant parisien. On ne comprend pas trop la comparaison… mais bien évidemment nous faisons le choix de la boulangerie géorgienne, suspendus au tampon que le douanier laisse planer quelques centimètres au dessus de nos passeports.
Puis le poste de frontières turc. Plus sérieux, il tourmente un couple iranien devant nous et joue avec les nerf d’une famille russe sur le côté. Lui sera plus étonné de nous voir arriver sans véhicule.
De haut en bas : le ciel orageux, le drapeau turc, notre sac de pommes géorgiennes.
Après avoir reçu nos précieux tampons, nous entamons les premiers pas de notre retour en Turquie. Ce pays dans lequel nous avons passé presque trois mois et dont nous avons hâte de visiter les villes de l’est. À peine avons nous avancés de quelques mètres que l’orage tonne bruyamment loin devant nous. Toutes les voitures qui passaient la douane en même temps que nous nous dépassent sans même prêter attention à nos signes d’autostopeurs.
On fait le choix, malgré nous, d’avancer en marchant.
Le poste frontière est minus et la route très peu passante. Autour de nous les montagnes arides nous regardent imperturbables. Alors quand nous croisons la terrasse d’un salon de thé où des ouvriers sont assis, on se dit qu’on est prêt à leur donner un billet pour qu’ils nous avancent jusqu’au prochain village – à 5 ou 6 kilomètres. Un premier homme tente de nous arnaquer en nous demandant 300 liras (environ 15€) pour ce service. Comme on connaît les prix turcs on sait que le bougre tente de nous arnaquer. Alors on négocie tout haut en turc et deux jeunes hommes sur une autre table se lèvent et nous font monter dans leur camionette. Pour rien. Sur le trajet, les deux hommes s’amusent du gars aux 300 liras qui nous avait pris pour des bleus.
La camionnette nous abandonne à l’entrée du premier bourg. Nous revoilà planté à un carrefour, avec cette fois la certitude d’être en veine aujourd’hui.
Une première camionette s’arrête, puant la bouze de vache, à l’avant les deux turcs veulent se serrer pour nous faire de la place. Mais c’était sans compter sur un chauffeur de taxi déboulant, klaxon hurlant pour empêcher les deux compères de nous prendre. S’ensuit un sermon vociférant du taxi. On semble comprendre qu’il ne veut pas que l’on soit transporté gratuitement, pour le bien de son affaire. Penauds, les deux fermiers redémarrent à contrecoeur.
Drôle de scène pour nous qui n’avons pas vraiment eu notre mot à dire. Sans un regard pour nous, le taxi repart certainement satisfait d’avoir ainsi diffusé l’idée dans nos esprits de touristes qu’on ne voyage pas à l’oeil en Turquie. Pourtant, nous poursuivons notre sale besogne d’autostopeurs, le pouce en l’air. Une minute plus tard, comme pour contredire la morale qui venait de nous être enseignée, un poids lourd s’arrêta à notre hauteur.
Gurgi est géorgien, il transporte dans le cockpit de son quinze tonnes et dans sa mine bourrue un bout du pays que l’on vient de quitter. Son chargement comprend entre autre une compile de musiques géorgiennes qui nous accompagne pour une dernière danse à travers les montagnes turques. Déjà les arbres ont disparus, nous montons sur des plateaux à 2500m d’altitude. Plus aucun arbre, la végétation se limite à des prairies dégarnies travaillées par de grands troupeaux de vaches gardés par des garçons dépassés par leurs bêtes. Il paraît que des Suisses au XIXe siècle ont développé l’élevage et le gruyère dans la région en retrouvant ici un paysage helvétique. Nous on s’imagine plutôt dans les steppes kazakh, cherchant des yeux les chameaux et les chevaux sauvages.
Gurgi il fait des boucles avec son camion, longues de plusieurs milliers de kilomètres : Borjomi – Erzurum Adana – Ankara – Trabzon- et rebelote en Géorgie. C’est au rythme de son véhicule lent, stable et presque rassurant que nous abordons les alentours d’Ardahan – première grande ville turque de notre trajet du jour. Notre hôte, caravanier post-moderne tente de nous convaincre de dévier de notre itinéraire pour continuer un peu avec lui, vers l’ouest. On tient bon et résistons à son envie de combler la solitude de sa cabine. Nous descendons à un croisement.
Quand une vieille Renault 12 – un modèle des années 80′ que les turcs affectionnent sur la durée – nous propose de nous prendre, on se dit qu’on perd en confort pour ne pas gagner beaucoup en vitesse. C’est Mohamed et Selçuk qui nous accueillent avec le son des enceintes de leur pauvre voiture poussé à fond. Les deux compères se chargent de couvrir la bande son de leurs chants. Leurs voix de barytons reprend le répertoire de chansons populaires. Le chant est très répandu en Turquie, souvent des amis peuvent se retrouver après leur journée de travail pour chanter et jouer de la musique ensemble. Mohamed et Selçuk sont kurdes de Turquie et paraissent fou de joie de transporter des français. On parle un peu des élections présidentielles de la semaine prochaine. Ils ont peur, comme beaucoup de ce qui pourrait se passer, mais détestent Eroğan.
La Renault 12 s’arrête dans le dernier village avant Kars. Pour fêter ça on décide de s’offrir un dolmuş (petit bus populaire turc) qui nous amènera directement dans le centre-ville. Notre journée de stop a commencé par une matruska géorgienne, elle se finira par un dolmuş turc.
Kars vue du haut de sa citadelle.
Kars c’est la ville turque de l’est par excellence, une grande avenue pleine de boutiques, de restos et de pâtisseries à côté de laquelle s’étend un maillage de petite rue très vivantes. Période d’élections oblige, certaines rues sont couvertes de fanions de partis politiques (l’AKP d’Ergoğan, le CHP kemaliste, le Yeşil sol kürde démocratique, le MHP nationalisme turc…). À intervalle régulier les rues sont aussi parcourues par des voitures aux couleurs de partis politiques et équipées de hauts parleurs jouant de la musique à une centaine de décibels. En ville, les espaces visuels et sonores sont les lieux des luttes partisanes.
Après un rapide porte à porte, on se satisfait d’un hôtel bon marché. Le Konak 2 – moitié moins cher que le premier du nom. La réceptionniste n’en revient pas quand on lui demande de réserver pour trois nuits. Rare sont les voyageurs qui s’attardent ici.
Un premier tour dans la ville nous rappelle pourquoi nous adorons la Turquie. La vie de la rue, les fours des boulangers, les nombreux salons de thé qui donnent sur le trottoir… Kars est une ville étudiante où il fait bon vivre.
En soirée, alors que nous mangeons des ciş köfte (sandwich végétarien très bon marché mais excellent) nous croisons un groupe de jeunes kurdes qui nous invite à aller dans un café jouant de la musique live. Sur la carte, aucune boisson ne contient de l’alcool, nous commandons des sahlep (boisson chaude au lait et à l’orchidée). Sur les autres tables les clients boivent des thés ou des jus de fruits. Pourtant nos nouveaux amis commandent tous des cocktails alcoolisés. On comprend qu’ils sont kurdes et de ce fait moins orthodoxes dans la pratique de l’islam.
Au terme de cette longue journée, nous mesurons la chance que nous avons eu de croiser tous ces gens, qui ne se rencontreront certainement jamais et qui nous ont tous aides à leur manière.
Partir, vivre en marchant, voguer de rencontres à l’autre, sillonner les paysages, me donne à apprendre sur le voyage.
Au départ, le 15 septembre 2022, excitée par l’aventure, je me suis engagée innocemment dans le monde. Les premiers instants sont marquants par le temps infini des journées, les grandeurs des paysages et des rencontres inoubliables qui remplissent mon journal de bord. Un sentiment de joie et de liberté immense s’installe. Pourtant, s’ajoutent des questions, des doutes, des appréhensions. J’ai mis longtemps à les accepter et comprendre leur provenance. C’est à travers des lectures et des partages d’expérience, que j’ai admis que ces doutes s’étendent au-delà de moi et englobent la condition féminine au prisme du voyage.
Qu’est ce que c’est de voyager en tant que femmes ?
Mon départ à l’aventure, s’est doublé avec un plongeon dans les récits biographiques et autobiographiques de femmes qui ont décidé de parcourir le monde. Ce n’est probablement pas anodin, si je me suis jetée la tête la première dans ces aventures multiples, aux couleurs exotiques. Ces femmes n’ont pas peur de balayer les injonctions et obstacles patriarcaux pour les mener aux confins de leurs rêves : l’Himalaya, le Turkestan, l’Afghanistan, l’Ouzbékistan, la Mongolie, la Chine, l’Autralie sont à l’honneur. J’ai admiré l’obstination d’Alexandra David-Néel dans son voyage illégal vers le Tibet. J’ai parcouru les chemins de l’Asie Centrale auprès d’Anne-Marie Schwarzenbach et d’Ella Maillart et marchée avec Sarah Marquis de la Sibérie à l’Australie. Ces ouvrages déconstruisent les limites du voyage, soi-disant infranchissables imposées aux femmes. Leurs témoignages partagés au fıls du temps, ont participé à fonder le statut de l’aventurière. Bercée par ces récits, je sens monter en moi une force, un courage et une motivation pour entreprendre ma longue pérégrination. J’apprends à les écouter et suivre leur route de la découverte. « Vous ne voyagez pas, si vous avez peur de l’inconnu. Vous voyagez pour l’inconnu. Ça vous révèle à vous-même. » Ella Maillart
L’aventure, je la vis au quotidien. Je monte dans des voitures inconnues, je parcours des kilomètres à pied, je me laisse inviter dans un foyer chaud pour déguster une soupe au chou. L’aventure, je la pense, lorsque je bois un thé chaud, allongée sur ma polaire-oreiller dans la tente, durant les longues attentes sur les bords de route. Cette réflexion est en perpétuelle construction, elle est parsemée d’expériences communes et individuelles de Térence et moi, et agrémentée de nos lectures et débats.
J’ouvre donc, ce texte inachevé, comme lieu de réflexion écrite. En cours de création, ces lignes sont les premières d’une pensée qui se peaufinera au pas de notre cheminement.
Il y a 5 mois, je partais, guidée par une pulsion, un besoin, une nécessité, de grandir et de trouver ma place dans ce monde. Déterminée, il m’a fallu accepter le départ, quitter routine, travail, famille et ami•es, pour se trouver en parfaite liberté de mouvement.
Je me suis demandé pourquoi il était plus facile pour Térence de quitter sa vie et se projeter entièrement dans le voyage. Pourquoi, il m’était plus dur de lâcher prise et de m’élancer dans l’aventure. Puis, j’ai peu à peu compris que les femmes ont toujours été placée en retrait des circuits des aventures. Je comprends que le voyage fait partie de la « fabrique de la masculinité » en conservant un entre-soi masculin en ne laissant peu de place à la présence féminine. Dans l’histoire et les coutumes, les femmes ont toujours été celles qui attendent, et accueillent leurs maris partis (Pénélope et Ulysse, les chansons de marins qui illustrent les femmes en attente de leurs maris sur le port). Ainsi, que ce soient les épouses abandonnées laissées sur le côté, ou les femmes rencontrées sur les territoires explorés, elles sont reléguées à des rôles très bien définis : mères, objets sexuels, repos du guerrier… Ces oubliées alimentent la version masculine du voyage, celui-ci ne pourrait être que l’apanage des hommes, ils sont libres de leurs mouvements alors que les femmes les attendent au port, à la maison. Il existe donc une misogynie ambiante dans l’histoire du voyage des femmes. En partant voyager, j’ai donc le sentiment de transgresser ce patriarcat.
Selon Lucie Azema, « une femme qui voyage se retrouve […] tiraillée entre deux représentations misogynes : elle serait soit une novice, une incompétente qui a peur de tout et n’est capable de rien, soit une fille de mauvaise vie qui expose sa vertu aux quatre coins du monde. » Les expériences de voyageuses telles que Alexandra David-Néel, Ella Maillart, Collette du Puigaudeau, Sarah Marquis, illustrent avec justesse toutes les difficultés qu’elles ont rencontrées au cours de leur vie, de l’image qu’on a voulu leur donner, de la manière dont chacune de leurs actions, de leurs décisions sont scrutées et critiquées, toujours sous le prisme du genre. On les ramène toujours à leur statut de femme.
Par ailleurs, la littérature de voyage est liée à la colonisation, sur les bancs de l’école, on nous enseigne Marco Polo, Christophe Colomb, Indiana Jones : des visions de l’homme blanc, dans une posture de dominant, qui ne se préoccupe que peu de la culture qui l’entoure. Or, « si le récit du monde n’est produit que par une seule partie de celui-ci, il demeure nécessairement partiel. » L’expérience des femmes a participé à déconstruire l’identité de « l’autre », rejeter les fantasmes et chasser l’exotisme. Elles participent à la décolonisation de nos imaginaires par leurs voyages. Ainsi, « voyager pour une femme est un acte fondateur » dit Lucie Azema.
Je reprends ma route, le contexte du voyage en tête, je tente de m’affranchir du contrôle des corps et de l’esprit. Mon chemin est une quête de soi et de l’autre. En route, j’apprends à être une femme, à vivre ma féminité, tout en m’inspirant des femmes fortes rencontrées. Nos premières discussions portent toujours sur nos féminités, nos manières de vivre et de nous épanouir en tant que femmes.
Le voyage devient le lieu intime des émotions. La route et la marche sont propices à la réflexion, l’écoute de ses pensées et le travail de ses émotions. Le temps disponible qu’accorde le voyage se transforme dans une quête de soi. En ce sens, il apporte un sentiment vivifiant énorme. « Le voyage n’est pas une vie parallèle, une vie où l’on partirait et d’où l’on reviendrait. Pour celles qui voyagent, elle est la vie brutalement réelle, non rêvée ; la vie affranchie et solitaire ; la vie absolue, entière, irréfutable. »
Mon chemin est en migration, celui d’abord emprunté il y a des millénaires par l’espèce humaine. Il y a envions 70 000 ans, l’Homo Sapiens a quitté le berceau africain pour explorer et peupler le reste de la Terre. L’espèce humaine a parcouru des kilomètres du Moyen Orient vers les plaines de l’Asie Centrale et les steppes sibériennes jusqu’à plus tardivement arriver en Europe. Ainsi, l’évolution de l’être humain a toujours été étroitement liée l’histoire des migrations. Le mouvement se trouve au cœur de l’humanité. Aujourd’hui, alors que le fait migratoire est au centre des débats publics européens, je décide de migrer, de me mettre en mouvement, sur la route, en périgrination. Prendre l’itinéraire en sens inverse et partir vers le soleil levant. L’avantage du passeport français se fait tout de suite ressentir. Un regard, un tampon et on me fait confiance. Ainsi ma nationalité, ma couleur de peau, et la couleur de mes yeux, m’offrent un passage privilégié pour entreprendre la route d’Ouest en Est.
Je réfléchie : d’où me vient ce goût du voyage ? Mon éducation est probablement au centre de cette réponse. Mais encore ? Du haut de mes 24 ans, je pense à tout ce qui m’anime : l’humanité, le faire ensemble, la convivialité et l’hospitalité sont au centre de mes valeurs. Pour les rassembler, quoi de mieux que le partage d’un repas ou plus bref, d’un thé chaud ? C’est ma rencontre avec le Cafézoïde (Café des enfants parisien) qui m’a ouvert à ce partage sans frontières. Là bas, le rapport monétaire n’est pas au centre des échanges, c’est d’abord pour l’arôme d’une tasse de thé sucrée, que chaque personne est invitée à s’assoir. En voyageant, je me rends compte que cette coutume conviviale s’inscrit dans de nombreux pays (bien que le capitalisme tente de l’effacer, en rappelant le statut de consommateur et consommatrice à l’entrée de chaque lieu public). Ce voyage devient une rencontre de l’altérité, où celle-ci s’exprime par la convivialité et l’hospitalité. Des actes qui s’inscrivent à travers de rites et pratiques de l’usage du thé.
Je souhaite raconter mon expérience de voyageuse sur la route du thé, mettre en valeur ce monde inter-culturel, qui partages des histoires, us et coutumes. L’usage du thé et la convivialité qui en découle, est l’une de mes portes d’entrée dans cette aventure.
L’expérience du thé est intimement liée à « la route du thé » et du voyage. Découvert dans le Sud de la Chine il y a plusieurs milliers d’années, cette boisson a su briser la ligne d’horizon, traverser les steppes de l’Asie centrale et les mers du globe pour arriver jusqu’en Europe. Par conséquent, l’histoire du thé est imbriquée dans celle du voyage, de l’exportation et de la colonisation (et l’esclavage). D’abord, transporté à dos d’hommes et d’animaux à travers les montagnes de l’Himalaya, jusqu’a l’Empire perse ; puis lors des colonies indiennes, acheminé par bateau. Au-delà des marchandises transportées, ces routes du thé marquent les échanges culturels et linguistiques dans le monde entier. En suivant l’itinéraire par la route terrestre, on remarque que l’appellation du terme “thé”, provient du mot “cha” (utilisé par les chinois de l’ouest). Celui-ci, dérivera par “chay” en russe, “chaï” en hindi, “shay” en arabe, ainsi que “çay” en turc, persan, serbo-croate, albanais et grec. La route maritime initiée au XVII ème siècle a ouvert un nouveau champ linguistique dans les pays européens. En effet, ceux-ci ont importé du thé provenant de l’Est chinois, où il était communément appelé “taay”. Ce terme se transformera en anglais par “tea”, en français par “thé”, néerlandais par “thee” et italien “tè”.
Ces voyageurs du thé, ont échangé marchandises, langues, et coutumes. Aujourd’hui le thé est la boisson la plus consommée au monde, elle se différencie dans chaque pays, par ses usages, sa consommation, ses couleurs, sa texture. Ce breuvage et son histoire, m’invitent à prendre le large avec ma féminité pour goûter à la vie.
Thé chez Ege
Une réponse à « « Route » : nom féminin »
Cécile
Très beau texte, Lou. Très intéressant, le rapport entre le voyage et la route du thé est très intéressant. Et bien sûr celui également entre la condition féminine et le voyage. Du vécu clairement exprimé ! Encore joyeux anniversaire !
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