Des glaciers réchauffés par l’hospitalité de l’Himalaya

« Himalaya« , un mot qui a toujours résonné en moi avec un écho d’exotisme, une lueur lointaine et une silhouette intouchable. Il fait écho aux aventures de Alexandra David Néel de Marco Polo, et de ces explorateurs et exploratrices de la Route de la Soie. Il y a aussi tous les anonymes : gardiens de troupeaux, caravaniers, soldats ou mercenaires envoyé loin de chez eux…

Arrivés au Pakistan, je découvre surprise, que ce pays s’étend au nord sur des joyaux de l’Himalaya : on y trouve 108 sommets dont l’altitude dépasse les 7000 mètres, plusieurs autres centaines de sommets culminent au dessus des 6000 mètres d’altitudes. Les sommets de 4000 et 5000 mètres d’altitude ne sont pas dénombrés tant ils recouvrent le paysage de l’Himalaya pakistanais. Enfin, les pakistanais•es sont fières de nous rappeler que 5 des 14 sommets de plus de 8000 mètres, sont situés au Pakistan. Le K2, second sommets après le mont Everest (Népal) est l’emblème du pays.

Ce paysage que l’on imagine surréaliste, nous invite à prendre la direction de la région montagneuse de Gilgit-Baltistan. Au cours d’une route de plus de 24 heures via la Karakoram Highway (et un arrêt de trois jours forcé à Besham), nous découvrons l’hostilité du territoire et la grandeur de la nature. Les montagnes sont d’apparence stériles, minérales, rocheuses et raides. En fond de vallée, la Karakoram Highway défie les éléments : plusieurs de ses tronçons sont délabrés, fréquemment couverts par les coulées de boues ou les éboulis. L’Indus en contrebas avale les conducteurs trop pressés ayant raté un virage.

Nous descendons du bus à quelques kilomètres de la frontière chinoise, dans la vallée de Hunza, où les activités humaines reprennent du territoire sur la nature environnante. De nombreux villages sont installés sur des terrains verts, boisés et cultivés grâce au travail acharné de générations de paysans qui les ont aménagés en terrasses. Un de nos conducteur d’auto-stop nous dit que ses grands parents se sont démenés pour rendre viable son village, que les efforts des ancêtres facilitent la vie des habitants d’aujourd’hui. Lui même, construit une maison en pierre qu’il lèguera à ses enfants. La vie de chaque « hunzahkut » se lit comme un maillon dans une chaîne longue qui dépasse l’individu.

Les montagnes sont aussi striées de sentiers de pierres et de canaux d’irrigation très entretenus. Certains de ces sentiers étaient traversés jadis par les caravaniers venus du Xinjiang, du Tibet ou de la Chine orientale. On rêve en observant ces routes ancestrales, de voyage au rythme de l’animal et des petits villages qui jalonnent la vallée.

C’est que Hunza a l’avantage géographique d’être une vallée traversante nord/sud débouchant sur un axe est/ouest, ici les marchands kirghiz, chinois, tibétains, afghans, caucasiens se rencontraient, commençaient, ou s’installaient. Cet héritage commercial ancien est visible au fort Baltit qui domine le sud de la vallée. Son architecture en terre, en bois, son format rectangulaire au toit plat nous rappelle les châteaux tibétains. A l’intérieur nous découvrons une manière de vivre groupés dans des pièces basses, autour d’un foyer nourrissant et pourvoyeur de chaleur. On imagine les soupes mijoter dans les casseroles de pierre brute, les hommes négociant dans les salons dissimulés…

Pour en apprendre d’avantage, nous visitons ce fort accompagnés d’un guide local, qui nous raconte l’histoire du Royaume de Hunza. La légende raconte que les habitants de Hunza proviennent de l’union de trois soldats de l’armée d’Alexandre le Grand avec des femmes perses, qui ont fondé les trois villages de Baltit, Altit et Ganish en 325 avant JC. L’ancien mir (roi) revendique lui même une descendance de l’union d’Alexandre le Grand avec une fée de l’Hindou Kush, lui attribuant une légitimité quasi-sacrée. Il est vrai que le physique des hunzakuts que nous rencontrons est très métissé et bien différent des pakistanais•es des plaines. Les visages sont plus ronds, les yeux sont verts ou bleus et les cheveux châtains/roux. On nous a d’ailleurs souvent confondu avec des habitants de la vallée.

Les trois villages de Baltit, Altit et Ganish ont connus leur âge d’or au 11ème siècle. Les autres villages sont récents du 18ème siècle, lorsque la route la soie était  massivement emprunté dans la région. Le Royaume de Hunza prospérait à cette époque grâce aux taxes des caravanes provenant du Xinjiang vers Gilgit. Les récits rapportent que la vallée de Hunza était réputée comme dangereuse pour les caravanes car les pillages étaient fréquents (ceux-ci étaient d’ailleurs souvent secrètement organisés par la couronne elle même).

Aujourd’hui, les caravanes ont été troqués par des voitures et camions transportant marchandises et touristes à travers la vallée. Le village de Karimabad (Baltit), où l’on passe quelques jours, est devenu l’épicentre du tourisme ces dernières années, avec un nombre incommensurable d’hôtel, de restaurants et de boutiques d’artisanat local. Cependant l’ensemble de ces lieux reste possédé par des locaux. Ils vivent le développement touristique comme une aubaine pour palier aux aléas de l’agriculture. C’est donc entourés de touristes chinois et pakistanais, leur appareil photo à la main, que nous traversons ces rues pentues. Un soir, nous faisons la rencontre de Nazim. Les ancêtres de ce quarantenaire sont hunzakuts et il a hérité de nombreux vergers en terrasse qu’il nous présente avec passion. Il a bâti des bungalows en terre-paille et ouvert un « éco-resort« . Anthropologue dans l’âme, guide touristique de profession, il se met en tête de nous faire découvrir sa culture.

Nazim et un de ses amis nous conduisent dans leur 4×4 blanc. Le ciel est nuageux et quand nous quittons Baltit nous ignorons où les deux compères nous emmènerons. Ils marquent un premier arrêt sur le bord de la route. Un imposant rocher rougeoyant, d’une dizaine de mètres se tient là. C’est le « rocher de Ganesh ». Plusieurs de ses faces sont abondamment couvertes de gravures préhistoriques et protohistoires. Ces dessins évoquent le quotidien des habitants deux millénaires avant notre ère. Des arcs, des animaux des montagnes, des indications à destination de voyageurs.

Plus loin, notre voiture s’écarte de la route principale, interrompt la rêverie d’une vache sur un sentier de terre puis aboutit à un petit hameau. Nous entrons dans une maison traditionnelle en terre, aux fondations en bois épais et au plafond très bas. Dans la pièce principale nous rencontrons un groupe de femmes qui nous invite chaleureusement à déguster un thé dans leur atelier de tissage. Leur petite manufacture appartient à l’une d’elle qui souhaite promouvoir le travail des femmes. Nous sommes surpris, partout où nous sommes passés au Pakistan, le travail à l’extérieur du foyer est réservé aux hommes. Les espaces publics, extérieurs sont quasi-exclusivement masculins. Nazım nous explique qu’à Hunza les femmes et les enfants font partie de la vie locale. Nazim justifie ce phénomène par l’histoire et les influences culturelles et religieuses qu’a favorisé la route de la soie. Ainsi quatre jolie femmes, aux traits physiques étonnements diversifiés, nous présentent leur travail. Nous savourons le thé rouge infusé dans du lait avec des épices, tout en y trempant du fiti, le pain local. Chaï sucré ou salé-poivré et pain, le petit déjeuner traditionnel au Pakistan. Cette boisson appelle au partage et au réconfort. L’échange avec les femmes se fait dans un mélange linguistique parfait. Comme partout au Pakistan les langues locales sont plus pratiquées que la langue nationale (l’ourdou). Ayant avancés dans la vallée, nous sommes sortis de l’espace linguistique du brucheski (le dialecte principal de Hunza). À seulement une trentaine de kilomètres, la langue maternelle de Nazim n’est plus comprise. Nos hôtesses parlent le wakhi, une langue descendant du perse. Il n’y a étonnamment aucun lien linguistique entre le brucheski et le wakhi et Nazim doit passer par un mélange d’ourdou pour se faire comprendre.

Nazim répond à notre curiosité en nous détaillant l’histoire religieuse de sa vallée. D’abord hindouiste puis convertis à un bouddhisme épris de chamanisme pour finalement devenir musulman par l’annexion au Cachemire, le peuple de Hunza conserve des rites ancestraux. Cette histoire enrichit la culture de Hunza. L’architecture des vielles maisons présente notamment des plafonds creusés pour évoquer une forme cyclique si importante pour le bouddhisme. Depuis l’arrivée de l’islam, la technique architecturale n’a pas changée mais ces cheminées à cinq épaisseurs ont été réinterprétés comme l’image des Cinq Piliers structurant la vie des musulmans.

Quelques jours plus tard, nous descendons tous les deux dans un village plus retiré de la vallée. Minapine, principalement habité par des familles d’agriculteurs et situé au pied du Rakaposhi, le plus haut sommet de la vallée, 7788m d’altitude. Vu de Minapine, le pic neigeux nous apparait comme un mur blanc immaculé. Pourtant, si nous sommes là, c’est que nous avons l’idée d’en parcourir un bout. Alors, quand nous nous en sentirons prêts, nous entamerons une marche de deux jours en direction du « camp de base » de Rakaposhi.

Ascension du Rakaposhi

Sur le sentier, nos compagnons de route sont des bergers de Minapine montant avec leurs bêtes vers les alpages. Ceux-ci ont souvent une à deux chèvres, parfois un âne qu’ils chargeront de herbes à vache ou de bois. Au milieu de notre ascension, de jeunes bergers nous invitent à partager un lassi avec le lait fraîchement tiré puis frappé dans un long mortier. Cette boisson entre lait et yaourt nous laissera une allène de chèvre jusqu’au sommet. Leur bicoque de pierre et de bois est juste assez grande pour nous accueillir tous. Sur une planche de bois, le plus jeune étale de la pâte pour former des chapatis – galette de farine cuite sur une plaque chaude. Nous partageons ensemble nos provisions autour du feu avant de repartir sur les routes escarpées de la montagne.

Le village de berger dépassé, nous sommes maintenant seul sur le chemin étroit. La pluie s’accélère, nous nous abritons sous le sentier forestier. Le paysage change au force de pied. La forêt disparaît pour laisser place à de grandes prairies. C’est ici que nous établons notre camp pour la nuit. Le soleil réapparaît, nous sèche et nous réchauffe.

La nuit est froide et bruyante. Nous dormons au dessus d’un bras du glacier millénaire Rakaposhi (7 788m). Tout au long de la nuit nous entendons la la montagne résonner dans la vallée. Des bruits cacophoniques, fracassant nous font sursauter à chaque retentissement. Des avalanches ? La nature nous semble hostile et brutale. On s’endort d’une oreille attentive aux grincements de la montagne. Lorsque le soleil se lève, nous sortons de nos duvets et enfilons le seul gilet qui peut nous garder au chaud. La dernière étape commence : rejoindre le premier camp de base du mont Rakaposhi (3 800m).

Nous nous hissons sur les chemins abruptes, le vent glacial s’agrippant à nos êtres, nous marchons sans fléchir pour rejoindre un rayon de soleil et réchauffer nos êtres. C’est là que, nous nous arrêtons, suspendu par la beauté du glacier. Nous visualisons enfin la source des bruits si inquiétants. Nous sommes au dessus d’une vallée glacière. Tout s’entrechoque. Nous sommes sous le charme de ce spectacle et terrifiés d’assister à la dissolution de la montagne. Devant nous la glace s’articule, s’étire, craque. L’écho résonne à travers la vallée, la montagne bouge, le glacier fond. Nous sommes les témoins direct du bouleversement climatique.

Bien que le chemin est de plus en plus raide, le soleil nous aide à parcourir les derniers mètres qui nous sépare du camp de base.
Nous arrivons à 3 800m d’altitude, dans une plaine verdoyante où s’élance à pic le sommet enneigé du Rakaposhi. Ici, pâture chèvres, ânes et mulets. Une petite maison de berger est installée au milieu, de la fumé sort de la maisonnée. Nous buvons un thé au lait entouré des chèvres. Quand nous sommes réchauffer, nous profitons longtemps du spectacle que nous offre la montagne. En hunzahkut, Rakaposhi signifie « Mur brillant » car celui-ci à la particularité d’être plus haute face du monde, son inclinaison dépasse les 50%. Nous sommes subjugués face à ce mur de glace.

Le brouillard s’invite, on comprend mieux le surnom donné à la montagne « La mère des brouillards ». Impossible de voir à deux mètres. Nous entamons la descente. Nous remballons la tente et dévalons la pente jusqu’au village de Minapine. Le brouillard reste collé au sommet, la descente est plus claire. Le soir, dînant autour du feu, nous triquons à notre première ascension.


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