
Partir, vivre en marchant, voguer de rencontres à l’autre, sillonner les paysages, me donne à apprendre sur le voyage.
Au départ, le 15 septembre 2022, excitée par l’aventure, je me suis engagée innocemment dans le monde. Les premiers instants sont marquants par le temps infini des journées, les grandeurs des paysages et des rencontres inoubliables qui remplissent mon journal de bord. Un sentiment de joie et de liberté immense s’installe. Pourtant, s’ajoutent des questions, des doutes, des appréhensions. J’ai mis longtemps à les accepter et comprendre leur provenance. C’est à travers des lectures et des partages d’expérience, que j’ai admis que ces doutes s’étendent au-delà de moi et englobent la condition féminine au prisme du voyage.
Qu’est ce que c’est de voyager en tant que femmes ?
Mon départ à l’aventure, s’est doublé avec un plongeon dans les récits biographiques et autobiographiques de femmes qui ont décidé de parcourir le monde. Ce n’est probablement pas anodin, si je me suis jetée la tête la première dans ces aventures multiples, aux couleurs exotiques. Ces femmes n’ont pas peur de balayer les injonctions et obstacles patriarcaux pour les mener aux confins de leurs rêves : l’Himalaya, le Turkestan, l’Afghanistan, l’Ouzbékistan, la Mongolie, la Chine, l’Autralie sont à l’honneur. J’ai admiré l’obstination d’Alexandra David-Néel dans son voyage illégal vers le Tibet. J’ai parcouru les chemins de l’Asie Centrale auprès d’Anne-Marie Schwarzenbach et d’Ella Maillart et marchée avec Sarah Marquis de la Sibérie à l’Australie. Ces ouvrages déconstruisent les limites du voyage, soi-disant infranchissables imposées aux femmes. Leurs témoignages partagés au fıls du temps, ont participé à fonder le statut de l’aventurière. Bercée par ces récits, je sens monter en moi une force, un courage et une motivation pour entreprendre ma longue pérégrination. J’apprends à les écouter et suivre leur route de la découverte. « Vous ne voyagez pas, si vous avez peur de l’inconnu. Vous voyagez pour l’inconnu. Ça vous révèle à vous-même. » Ella Maillart
L’aventure, je la vis au quotidien. Je monte dans des voitures inconnues, je parcours des kilomètres à pied, je me laisse inviter dans un foyer chaud pour déguster une soupe au chou. L’aventure, je la pense, lorsque je bois un thé chaud, allongée sur ma polaire-oreiller dans la tente, durant les longues attentes sur les bords de route. Cette réflexion est en perpétuelle construction, elle est parsemée d’expériences communes et individuelles de Térence et moi, et agrémentée de nos lectures et débats.
J’ouvre donc, ce texte inachevé, comme lieu de réflexion écrite. En cours de création, ces lignes sont les premières d’une pensée qui se peaufinera au pas de notre cheminement.
Il y a 5 mois, je partais, guidée par une pulsion, un besoin, une nécessité, de grandir et de trouver ma place dans ce monde. Déterminée, il m’a fallu accepter le départ, quitter routine, travail, famille et ami•es, pour se trouver en parfaite liberté de mouvement.
Je me suis demandé pourquoi il était plus facile pour Térence de quitter sa vie et se projeter entièrement dans le voyage. Pourquoi, il m’était plus dur de lâcher prise et de m’élancer dans l’aventure. Puis, j’ai peu à peu compris que les femmes ont toujours été placée en retrait des circuits des aventures. Je comprends que le voyage fait partie de la « fabrique de la masculinité » en conservant un entre-soi masculin en ne laissant peu de place à la présence féminine. Dans l’histoire et les coutumes, les femmes ont toujours été celles qui attendent, et accueillent leurs maris partis (Pénélope et Ulysse, les chansons de marins qui illustrent les femmes en attente de leurs maris sur le port). Ainsi, que ce soient les épouses abandonnées laissées sur le côté, ou les femmes rencontrées sur les territoires explorés, elles sont reléguées à des rôles très bien définis : mères, objets sexuels, repos du guerrier… Ces oubliées alimentent la version masculine du voyage, celui-ci ne pourrait être que l’apanage des hommes, ils sont libres de leurs mouvements alors que les femmes les attendent au port, à la maison. Il existe donc une misogynie ambiante dans l’histoire du voyage des femmes. En partant voyager, j’ai donc le sentiment de transgresser ce patriarcat.
Selon Lucie Azema, « une femme qui voyage se retrouve […] tiraillée entre deux représentations misogynes : elle serait soit une novice, une incompétente qui a peur de tout et n’est capable de rien, soit une fille de mauvaise vie qui expose sa vertu aux quatre coins du monde. » Les expériences de voyageuses telles que Alexandra David-Néel, Ella Maillart, Collette du Puigaudeau, Sarah Marquis, illustrent avec justesse toutes les difficultés qu’elles ont rencontrées au cours de leur vie, de l’image qu’on a voulu leur donner, de la manière dont chacune de leurs actions, de leurs décisions sont scrutées et critiquées, toujours sous le prisme du genre. On les ramène toujours à leur statut de femme.
Par ailleurs, la littérature de voyage est liée à la colonisation, sur les bancs de l’école, on nous enseigne Marco Polo, Christophe Colomb, Indiana Jones : des visions de l’homme blanc, dans une posture de dominant, qui ne se préoccupe que peu de la culture qui l’entoure. Or, « si le récit du monde n’est produit que par une seule partie de celui-ci, il demeure nécessairement partiel. » L’expérience des femmes a participé à déconstruire l’identité de « l’autre », rejeter les fantasmes et chasser l’exotisme. Elles participent à la décolonisation de nos imaginaires par leurs voyages. Ainsi, « voyager pour une femme est un acte fondateur » dit Lucie Azema.
Je reprends ma route, le contexte du voyage en tête, je tente de m’affranchir du contrôle des corps et de l’esprit. Mon chemin est une quête de soi et de l’autre. En route, j’apprends à être une femme, à vivre ma féminité, tout en m’inspirant des femmes fortes rencontrées. Nos premières discussions portent toujours sur nos féminités, nos manières de vivre et de nous épanouir en tant que femmes.
Le voyage devient le lieu intime des émotions. La route et la marche sont propices à la réflexion, l’écoute de ses pensées et le travail de ses émotions. Le temps disponible qu’accorde le voyage se transforme dans une quête de soi. En ce sens, il apporte un sentiment vivifiant énorme. « Le voyage n’est pas une vie parallèle, une vie où l’on partirait et d’où l’on reviendrait. Pour celles qui voyagent, elle est la vie brutalement réelle, non rêvée ; la vie affranchie et solitaire ; la vie absolue, entière, irréfutable. »
Mon chemin est en migration, celui d’abord emprunté il y a des millénaires par l’espèce humaine. Il y a envions 70 000 ans, l’Homo Sapiens a quitté le berceau africain pour explorer et peupler le reste de la Terre. L’espèce humaine a parcouru des kilomètres du Moyen Orient vers les plaines de l’Asie Centrale et les steppes sibériennes jusqu’à plus tardivement arriver en Europe. Ainsi, l’évolution de l’être humain a toujours été étroitement liée l’histoire des migrations. Le mouvement se trouve au cœur de l’humanité. Aujourd’hui, alors que le fait migratoire est au centre des débats publics européens, je décide de migrer, de me mettre en mouvement, sur la route, en périgrination. Prendre l’itinéraire en sens inverse et partir vers le soleil levant. L’avantage du passeport français se fait tout de suite ressentir. Un regard, un tampon et on me fait confiance. Ainsi ma nationalité, ma couleur de peau, et la couleur de mes yeux, m’offrent un passage privilégié pour entreprendre la route d’Ouest en Est.
Je réfléchie : d’où me vient ce goût du voyage ? Mon éducation est probablement au centre de cette réponse. Mais encore ? Du haut de mes 24 ans, je pense à tout ce qui m’anime : l’humanité, le faire ensemble, la convivialité et l’hospitalité sont au centre de mes valeurs. Pour les rassembler, quoi de mieux que le partage d’un repas ou plus bref, d’un thé chaud ?
C’est ma rencontre avec le Cafézoïde (Café des enfants parisien) qui m’a ouvert à ce partage sans frontières. Là bas, le rapport monétaire n’est pas au centre des échanges, c’est d’abord pour l’arôme d’une tasse de thé sucrée, que chaque personne est invitée à s’assoir. En voyageant, je me rends compte que cette coutume conviviale s’inscrit dans de nombreux pays (bien que le capitalisme tente de l’effacer, en rappelant le statut de consommateur et consommatrice à l’entrée de chaque lieu public).
Ce voyage devient une rencontre de l’altérité, où celle-ci s’exprime par la convivialité et l’hospitalité. Des actes qui s’inscrivent à travers de rites et pratiques de l’usage du thé.
Je souhaite raconter mon expérience de voyageuse sur la route du thé, mettre en valeur ce monde inter-culturel, qui partages des histoires, us et coutumes. L’usage du thé et la convivialité qui en découle, est l’une de mes portes d’entrée dans cette aventure.
L’expérience du thé est intimement liée à « la route du thé » et du voyage. Découvert dans le Sud de la Chine il y a plusieurs milliers d’années, cette boisson a su briser la ligne d’horizon, traverser les steppes de l’Asie centrale et les mers du globe pour arriver jusqu’en Europe. Par conséquent, l’histoire du thé est imbriquée dans celle du voyage, de l’exportation et de la colonisation (et l’esclavage). D’abord, transporté à dos d’hommes et d’animaux à travers les montagnes de l’Himalaya, jusqu’a l’Empire perse ; puis lors des colonies indiennes, acheminé par bateau. Au-delà des marchandises transportées, ces routes du thé marquent les échanges culturels et linguistiques dans le monde entier. En suivant l’itinéraire par la route terrestre, on remarque que l’appellation du terme “thé”, provient du mot “cha” (utilisé par les chinois de l’ouest). Celui-ci, dérivera par “chay” en russe, “chaï” en hindi, “shay” en arabe, ainsi que “çay” en turc, persan, serbo-croate, albanais et grec. La route maritime initiée au XVII ème siècle a ouvert un nouveau champ linguistique dans les pays européens. En effet, ceux-ci ont importé du thé provenant de l’Est chinois, où il était communément appelé “taay”. Ce terme se transformera en anglais par “tea”, en français par “thé”, néerlandais par “thee” et italien “tè”.
Ces voyageurs du thé, ont échangé marchandises, langues, et coutumes.
Aujourd’hui le thé est la boisson la plus consommée au monde, elle se différencie dans chaque pays, par ses usages, sa consommation, ses couleurs, sa texture. Ce breuvage et son histoire, m’invitent à prendre le large avec ma féminité pour goûter à la vie.

Une réponse à « « Route » : nom féminin »
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Très beau texte, Lou. Très intéressant, le rapport entre le voyage et la route du thé est très intéressant. Et bien sûr celui également entre la condition féminine et le voyage. Du vécu clairement exprimé ! Encore joyeux anniversaire !
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