Pour ce second volet de notre magazine, nous avons décidé de passer une étape supplémentaire dans la mise en page et l’aspect de l’objet. Pour atteindre l’idée que l’on avait, il nous fallait apprendre l’illustration par ordinateur. Le meilleur moyen, selon nous, de vous faire découvrir les plats qui jalonnent notre Phnom-Penh culinaire.
Térence s’est alors plongé dans le monde secret des « brush » Photoshop : les différents moyens de donner de la textures aux tracés informatiques. Croyez le ou non, il existe des formations de plusieurs dizaines d’heures sur le sujet. Parfait pour nourrir la curiosité geek de Térence. Mais après tous ces apprentissages, il fallait passer à l’action !
Il fallait aussi faire le tri dans les différentes spécialités et plats que nous pouvions vous présenter. Pour être honnête, c’était difficile de faire de choix et de renoncer à plein de mets qui font la richesse culinaire de la ville. La pratique culinaire est d’ailleurs bien différente en Asie du Sud-Est, il est fréquent de manger dehors. La rue, les alentours de marché, ou les bords du Mékong sont des espaces de sociabilité très important et la nourriture est souvent au centre de ces rencontres. Ainsi, on peut manger à tout heure et dans tous les quartiers de la ville.
Le magazine a été réalisé en juin-juillet, imprimé en août, mais on a mis du temps avant de passer aux envois.
Tout ça a commencé fin février 2025. Lou revient de France avec l’envie ferme de travailler sur un fanzine pour envoyer des nouvelles à nos proches.
Facile à dire ! A l’aube de cette aventure, nous étions loin d’imaginer tout ce qu’il nous faudrait apprendre pour pouvoir éditer, imprimer et envoyer un objet dont on serait satisfait.
La première brique de ce numéro a été posée par Lou qui s’est mise à dessiner la carte du Cambodge à l’encre de Chine et au feutre fin. Le résultat remplissait une feuille A3 et nous a convaincu d’opter pour ce format dans l’édition de notre fanzine.
Partons pour un A3 plié en en 4.
A ce stade on a pensé que la carte pourrait être au centre de ce numéro, et qu’on la découvrirait en le dépliant. Au fil de l’écriture, on s’est rendu compte que la partie texte nécessiterait plus de place, parce qu’on ne parvenait pas à résumer un an de vie en quelques paragraphes succins.
Plus on écrivait plus on réfléchissait à la partie visuelle pour enrober le tout. Mais là dessus, il faut bien l’avouer on était complètement novice. On voulait une couverture aux couleurs criardes, et c’est là qu’on a ouvert nos placards pour chercher de l’inspiration… et tadaaam on est tombé sur cette conserve de sardines Thaïlandaise de la marque « Three Lady Cooks ». Il faut dire qu’en Asie, les produits alimentaires ont des design carrément catchy ! Le Cambodge est inondé de ces bouteilles de thé chinois, chips aux algues japonaises, laits aromatisés coréens, chips de crevettes thaïs aux couleurs et aux typos pétaradantes.
L’idée de la Kepong nous est donc d’abord venue pour des questions de goûts artistiques. Parce que l’objectif de ce fanzine a bien été dès le début de créer un objet. Dans notre idée le visuel et la forme donnerait tout autant de sens au projet que ce qu’on y raconterait par les mots. C’est comme ça que l’objet de la boîte de conserve nous est apparu comme une évidence et une source d’inspiration foisonnante.
« Three Lady Cooks«
La conserve rouge pétante des « three lady cooks« . Un met de sardines que Térence adore pour agrémenter nos plats. Notre Kepong est travaillée à l’image de cette boîte de conserve.
« Un fanzine rouge vif »
On a commencé par dessiner à la main des logos rigolos qui nous faisaient penser à cette boîte toute rouge. Entre deux repas on s’installe dans la cuisine pour mettre tout cela en forme.
Chez l’imprimeur
Le Fanzine enfin édité, on déambule dans les rues de Phnom Penh pour trouver un imprimeur. On fait des tests sur plusieurs types de machines.
Impressions !
En suivant les conseils d’amis, on quitte les petits imprimeurs du quartier pour aller chez un professionnel avec des machines impressionnantes. On lui laisse notre fichier et quelques heures plus tard un coursier à moto vient nous déposer le fanzine. Quelle joie !
Envoie internationaux
La dernière étape de cette aventure. On se rend à la poste de Phnom Penh, imaginez un grand batiment colonial, transformé en attraction touristique accolé à un Starbucks café. Nous n’étions pas sur d’y trouver des timbres. Finalement, nous postons toutes les enveloppes direction la France le 21 mai 2025.
Réveil à Tabriz. Auberge familiale de voyageurs. C’est mon anniversaire.
Lou me gâte de petits cadeaux dès le petit déj qui nous est offert par le gérant de l’hôtel. Miam.
Nous avons hâte de visiter Tabriz. Nous avons passé la frontière iranienne hier et avons traversé la ville en voiture pendant la nuit. Nous sommes appelés par l’Iran tout en sachant qu’il nous faudra un temps pour nous habituer à la vie dans ce pays. Dans la cour de notre hotel très fleurie, je croise Sahand. Un jeune iranien en études d’anglais, ami des gérants de l’hôtel qui a pour habitude de faire découvrir sa ville aux voyageurs. Il se trouve que Patricio, mexicain, du dortoir masculin a passé la journée dernière avec lui et prévoit de rempiler aujourd’hui. Alors comme on n’a pas trop d’idées précises pour la journée on s’engage à les suivre. Avec le recul, cette première journée iranienne sera annonciatrice de beaucoup d’éléments culturels que l’on revivra ou l’on comprendra plus tard durant notre séjour.
۱-Le Bazaar
Notre petite troupe de quatres part donc s’enfiler dans des ruelles. On parle un peu en marchant. Nous parvenons au grand bazar. Immense, il est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Aujourd’hui c’est vendredi, tout ou presque est fermé. Les allés du bazar sont vides, les rideaux de fer sont tirés, le labyrinthe de briques est muet. On imagine pourtant l’animation en semaine, les sacs qui débordent d’épices et les tapissiers qui boivent le thé au milieu de leur ouvrage coloré. Le bazar, comme la plupart des vieux bazars iraniens est un ancien caravansérail. Les allées sont couvertes de voûtes percées au sommet pour que la lumière du jour éclaire sans que la pluie ne puisse s’écouler à l’intérieur.
Autour de ce dédale de nombreuses places rectangulaire avec des fontaines centrales, souvent de la végétation, le tout encadré par des habitations basses. Ce sont les anciens hôtels de caravaniers, jadis les marchands passaient la nuit à l’étage laissant leurs chameaux, ânes et chevaux pètre autour du point d’eau. Enfin, certaines portes, fermées, mènent à de petites mosquées qui ne font pas d’office le vendredi. On aura l’occasion, les autres jours, d’apprécier le calme et la beauté de ces petites mosquées épargnées du tumulte du bazar voisin.
۲- La boutique d’Ali
Sahand nous mène à toute allure à travers les allées vides du bazar. Une fois à l’extérieur, il décide de rendre visite à un de ses amis. Il s’appelle Ali. C’est un sexagénaire tient depuis quarante ans un atelier de réparation de machines à coudres. Sa petite boutique regorge de petits coins ou tout est à sa place. Sorte de déformation professionnelle peut être, Ali organise le rangement de son espace avec la même minutie qu’il porte à ses machines mécaniques. Avec sa bonhommie et son sourire communicatif, il accueille tous les étrangers qu’il voit passer dans son allée. Il n’y en a plus beaucoup depuis le COVID nous confit-il. Ali nous offre le thé, nous balbutions une conversation entre persan, turc-azeri (la langue que tout le monde parle à Tabriz) et anglais. Ali nous tend un de ses carnets où les gens de passages laissent ds mots. Nous écrivons un petit mot, tombons sur celui de plusieurs amis voyageurs passé ici avant nous.
Pendant tout le temps de notre visite, Ali et Sahand gardent un regard attentif sur l’allée et la grande rue qu’on entrevoit depuis la boutique. On comprend qu’ils sont tous les deux dans l’attente d’étrangers qu’ils pourraient arrêter, de qui ils pourraient recueillir un mot dans leur carnet multilingue, à qui ils pourraient faire visiter leur ville… Cet attrait presque sordide, souvent exagéré pour les étrangers, notamment occidentaux venant en Iran on verra se répéter tout au long de notre séjour. Cela s’explique certainement par le peu de voyageurs qui passent en Iran et par l’idéalisation de la vie à l’ouest libre et opulente. Parmi les droits confisqués aux iraniens celui de sortir du pays avant d’avoir réalisé leurs deux années de service militaire revient souvent comme un des plus difficiles à vivre selon ceux que l’on croisera.
Comme les quelques questions que j’ai osé sur les récents événements du pays, les manifestations, les droits politiques et ceux des femmes tombées à plat, Sahand nous glisse que nous ne devons pas parler de politique ici. Sous entendu en Iran. Jamais.
On comprendra par la suite de notre voyage que Tabriz fait partie des villes les plus conservatrices, dans laquelle les protestations contre le pouvoir se sont faites les plus moles. Dans les rues très peu de femmes bravent l’obligation du port du voile, celles qui font du zèle en se couvrant de chador (voile noir intégral) sont nombreuses.
۳- La mosquée
Nous quittons Ali et notre petit groupe poursuit le tour de Tabriz prévu par Sahand. Nous parvenons devant une gigantesque mosquée, l’une des plus grande et connue d’Iran. Mosquée de l’Imâm Khomeiny – ancien leader suprême du pays qui a laissé son nom à de nombreux boulevards et bâtiments en Iran. Autour de son enceinte l’animation dense contraste avec le reste de la ville vide de monde. C’est dans cette mosquée que se tient le grand prêche du vendredi. On comprend qu’il y a deux portes différentes pour les hommes et les femmes. Sans plus d’explications Sahand dirige Lou vers la porte secondaire ou des femmes – toutes en chador – rentrent à la volée.
Patricio, Sahand et moi cheminons dans l’allée principale (masculine) de la mosquée. Une fouille au corps réservée aux touristes précède notre entrée. Mon appareil photo argentique est repéré, nous devons laisser nos affaires et nos téléphones dans une loge-vestiaire. Prendre des photos ou enregistrer le prêche pourrait être considéré comme de l’espionnage. Nous enlevons nos chaussures à l’entrée de l’enceinte de la mosquée et les glissons dans des sacs plastiques qui nous sommes distribués.
L’ambiance est sérieuse, beaucoup d’hommes prient, écoutant le sermon d’un homme sur une petite scène devant, retransmis par hauts parleurs et télé. Je perçoit quelques mots transparents dans le prêche tel qu’ »Israël » ou « America », mais quand je demande innocemment de quoi l’homme parle, Sahand me répond que ce ne sont que des choses religieuse sans importance. Dans l’immense salle au sol couvert de grands tapis les hommes de tout âge se réveillent leur sac en plastique de chaussures à la main. Drôle de scène. On se sent un peu mal à l’aise, pas à notre place, surtout Patricio et moi qui n’avons pas l’habitude de cette ambiance. Je sais aussi notre sac avec nos passeports, argent et appareil photo dans les mains d’un vigile qui n’en n’a pas d’autre pour satisfaire sa curiosité.
Nous sortons donc au bout de quelques minutes, encore étonné par l’immensité du lieu. Nous nous rendons devant l’entrée des femmes pour attendre Lou mais elle n’est pas là. Nous ne pourrons pas la rater si elle venait à sortir par cette petite porte où seules des femmes en chador noir passent. Mais rien, pas de Lou. Une première demi-heure passe. Je commence à m’inquiéter car Lou n’a pas l’habitude de rester longtemps dans les lieux de cultes. En Géorgie, elle effectuait des tours de monastères orthodoxes en quelques minutes. Trois quarts d’heure, toujours rien. C’est notre premier jour en Iran et des histoires sombres sortent de mon imagination. Les femmes continuent à affluer. Les hauts parleurs continuent à diffuser le prêche de l’imam. Je m’imagine le pire dans ce pays qu’on ne connait pas encore. Évidemment, le garde refuse catégoriquement de nous faire passer par la porte des femmes. Nous ne pouvons qu’attendre devant et demander aux femmes entrant en retard dans la mosquée de repérer une petite occidentale à l’intérieur.
C’est finalement après une longue heure d’attente à la fin de la longue prière que Lou sort de la mosquée. Elle est accompagnée de trois femmes en chador. Évidemment j’aurais pu m’en douter des femmes l’ont prise sous leurs ailes, lui ont montré comment faire ses ablutions, comment prier… et lui ont même offert un chapelet de prière et un petit bout de pierre de la Mecque que l’on pose au sol quand on prie. Je suis bien chamboulé de mettre inquiété pour Lou alors que tout allait bien. Elle est désolée mais ne pouvait raisonnablement pas quitter ses protectrice pendant la prière. Notre première mésaventure liée à l’hospitalité iranienne. La suite de notre séjour nous apprendra à nous y habituer.
۴-Le bus
Pour continuer notre vendredi iranien, Sahan nous propose d’aller dans un parc dans lequel les tabrizois ont l’habitude de sortir le weekend. Pour ce faire, nous prévient-il, il nous faudra prendre un bus puis un taxi. Il se trouve que les bus sont composés de deux parties, celle pour les hommes à l’avant et celle pour les femmes à l’arrière. Comme il y a bien moins de femmes sur le quai, Lou rentre rapidement tandis que de notre côté, le les portes se ferment avant que l’on puisse grimper.
Bien-sûr, Lou ne voit pas nos grands gestes pour l’avertir que nous ne sommes pas dans le bus.
Nous montons Sahand, Patricio et moi dans le bus suivant, une minute après. Pour ne pas faciliter les choses, les stations de bus n’ont pas de nom à Tabriz. Impossible que Lou ne sache où descendre. De son côté le bus est trop plein et elle ne parvient pas à voir que nous n’y sommes pas. Au bout de quelques stations elle s’inquiète de ne pas nous voir. Dans une grande solidarité féminine encore, ses voisines de bus veulent l’aider. Aucune ne comprend bien l’anglais.
Dans notre bus, Sahand finit par parler au chauffeur qui appellera son collègue dans le bus de Lou. À une station donnée, le conducteur du bus de Lou marque un arrêt long pour nous attendre. Nous courons pour faire signe à Lou de descendre. Elle est accompagnée d’une femme, attendrie de l’avoir vue perdue, qui veut nous prendre tous dans sa voiture pour nous emmener au parc. Super, nous economisons le taxi!
۵-Le parc
Le parc Shahgholi est très peuplé le vendredi. On découvre le grand loisir des iraniens : le picniques. On verra des familles sur des nappes colorés tout le long de notre séjour iranien. Chaque espace vert peut être propice à se poser, allumer le samovar (grande théière), parfois le barbecue et le ghelium (narguilé iranien). On croisera des picniques sur des parkings entre deux voitures ou sur le terre-plein entre deux feux tricolores. Dans notre parc de Tabriz, certains installent des tentes pour la journée, d’autres marchent autour de la vaste fontaine une glace à la main.
Il est dix sept heures quand Sahand nous amène à déjeuner dans un restaurant du centre ville. Touristique et plus cher que la moyenne. On comprend qu’il faudra que nous réussions à nous passer de notre guide collant et de ses visites éculées pour aller à la rencontre d’iraniens qui voudront nous voir comme des amis plutôt que des touristes interchangeables. Affaire à suivre.
Partir, vivre en marchant, voguer de rencontres à l’autre, sillonner les paysages, me donne à apprendre sur le voyage.
Au départ, le 15 septembre 2022, excitée par l’aventure, je me suis engagée innocemment dans le monde. Les premiers instants sont marquants par le temps infini des journées, les grandeurs des paysages et des rencontres inoubliables qui remplissent mon journal de bord. Un sentiment de joie et de liberté immense s’installe. Pourtant, s’ajoutent des questions, des doutes, des appréhensions. J’ai mis longtemps à les accepter et comprendre leur provenance. C’est à travers des lectures et des partages d’expérience, que j’ai admis que ces doutes s’étendent au-delà de moi et englobent la condition féminine au prisme du voyage.
Qu’est ce que c’est de voyager en tant que femmes ?
Mon départ à l’aventure, s’est doublé avec un plongeon dans les récits biographiques et autobiographiques de femmes qui ont décidé de parcourir le monde. Ce n’est probablement pas anodin, si je me suis jetée la tête la première dans ces aventures multiples, aux couleurs exotiques. Ces femmes n’ont pas peur de balayer les injonctions et obstacles patriarcaux pour les mener aux confins de leurs rêves : l’Himalaya, le Turkestan, l’Afghanistan, l’Ouzbékistan, la Mongolie, la Chine, l’Autralie sont à l’honneur. J’ai admiré l’obstination d’Alexandra David-Néel dans son voyage illégal vers le Tibet. J’ai parcouru les chemins de l’Asie Centrale auprès d’Anne-Marie Schwarzenbach et d’Ella Maillart et marchée avec Sarah Marquis de la Sibérie à l’Australie. Ces ouvrages déconstruisent les limites du voyage, soi-disant infranchissables imposées aux femmes. Leurs témoignages partagés au fıls du temps, ont participé à fonder le statut de l’aventurière. Bercée par ces récits, je sens monter en moi une force, un courage et une motivation pour entreprendre ma longue pérégrination. J’apprends à les écouter et suivre leur route de la découverte. « Vous ne voyagez pas, si vous avez peur de l’inconnu. Vous voyagez pour l’inconnu. Ça vous révèle à vous-même. » Ella Maillart
L’aventure, je la vis au quotidien. Je monte dans des voitures inconnues, je parcours des kilomètres à pied, je me laisse inviter dans un foyer chaud pour déguster une soupe au chou. L’aventure, je la pense, lorsque je bois un thé chaud, allongée sur ma polaire-oreiller dans la tente, durant les longues attentes sur les bords de route. Cette réflexion est en perpétuelle construction, elle est parsemée d’expériences communes et individuelles de Térence et moi, et agrémentée de nos lectures et débats.
J’ouvre donc, ce texte inachevé, comme lieu de réflexion écrite. En cours de création, ces lignes sont les premières d’une pensée qui se peaufinera au pas de notre cheminement.
Il y a 5 mois, je partais, guidée par une pulsion, un besoin, une nécessité, de grandir et de trouver ma place dans ce monde. Déterminée, il m’a fallu accepter le départ, quitter routine, travail, famille et ami•es, pour se trouver en parfaite liberté de mouvement.
Je me suis demandé pourquoi il était plus facile pour Térence de quitter sa vie et se projeter entièrement dans le voyage. Pourquoi, il m’était plus dur de lâcher prise et de m’élancer dans l’aventure. Puis, j’ai peu à peu compris que les femmes ont toujours été placée en retrait des circuits des aventures. Je comprends que le voyage fait partie de la « fabrique de la masculinité » en conservant un entre-soi masculin en ne laissant peu de place à la présence féminine. Dans l’histoire et les coutumes, les femmes ont toujours été celles qui attendent, et accueillent leurs maris partis (Pénélope et Ulysse, les chansons de marins qui illustrent les femmes en attente de leurs maris sur le port). Ainsi, que ce soient les épouses abandonnées laissées sur le côté, ou les femmes rencontrées sur les territoires explorés, elles sont reléguées à des rôles très bien définis : mères, objets sexuels, repos du guerrier… Ces oubliées alimentent la version masculine du voyage, celui-ci ne pourrait être que l’apanage des hommes, ils sont libres de leurs mouvements alors que les femmes les attendent au port, à la maison. Il existe donc une misogynie ambiante dans l’histoire du voyage des femmes. En partant voyager, j’ai donc le sentiment de transgresser ce patriarcat.
Selon Lucie Azema, « une femme qui voyage se retrouve […] tiraillée entre deux représentations misogynes : elle serait soit une novice, une incompétente qui a peur de tout et n’est capable de rien, soit une fille de mauvaise vie qui expose sa vertu aux quatre coins du monde. » Les expériences de voyageuses telles que Alexandra David-Néel, Ella Maillart, Collette du Puigaudeau, Sarah Marquis, illustrent avec justesse toutes les difficultés qu’elles ont rencontrées au cours de leur vie, de l’image qu’on a voulu leur donner, de la manière dont chacune de leurs actions, de leurs décisions sont scrutées et critiquées, toujours sous le prisme du genre. On les ramène toujours à leur statut de femme.
Par ailleurs, la littérature de voyage est liée à la colonisation, sur les bancs de l’école, on nous enseigne Marco Polo, Christophe Colomb, Indiana Jones : des visions de l’homme blanc, dans une posture de dominant, qui ne se préoccupe que peu de la culture qui l’entoure. Or, « si le récit du monde n’est produit que par une seule partie de celui-ci, il demeure nécessairement partiel. » L’expérience des femmes a participé à déconstruire l’identité de « l’autre », rejeter les fantasmes et chasser l’exotisme. Elles participent à la décolonisation de nos imaginaires par leurs voyages. Ainsi, « voyager pour une femme est un acte fondateur » dit Lucie Azema.
Je reprends ma route, le contexte du voyage en tête, je tente de m’affranchir du contrôle des corps et de l’esprit. Mon chemin est une quête de soi et de l’autre. En route, j’apprends à être une femme, à vivre ma féminité, tout en m’inspirant des femmes fortes rencontrées. Nos premières discussions portent toujours sur nos féminités, nos manières de vivre et de nous épanouir en tant que femmes.
Le voyage devient le lieu intime des émotions. La route et la marche sont propices à la réflexion, l’écoute de ses pensées et le travail de ses émotions. Le temps disponible qu’accorde le voyage se transforme dans une quête de soi. En ce sens, il apporte un sentiment vivifiant énorme. « Le voyage n’est pas une vie parallèle, une vie où l’on partirait et d’où l’on reviendrait. Pour celles qui voyagent, elle est la vie brutalement réelle, non rêvée ; la vie affranchie et solitaire ; la vie absolue, entière, irréfutable. »
Mon chemin est en migration, celui d’abord emprunté il y a des millénaires par l’espèce humaine. Il y a envions 70 000 ans, l’Homo Sapiens a quitté le berceau africain pour explorer et peupler le reste de la Terre. L’espèce humaine a parcouru des kilomètres du Moyen Orient vers les plaines de l’Asie Centrale et les steppes sibériennes jusqu’à plus tardivement arriver en Europe. Ainsi, l’évolution de l’être humain a toujours été étroitement liée l’histoire des migrations. Le mouvement se trouve au cœur de l’humanité. Aujourd’hui, alors que le fait migratoire est au centre des débats publics européens, je décide de migrer, de me mettre en mouvement, sur la route, en périgrination. Prendre l’itinéraire en sens inverse et partir vers le soleil levant. L’avantage du passeport français se fait tout de suite ressentir. Un regard, un tampon et on me fait confiance. Ainsi ma nationalité, ma couleur de peau, et la couleur de mes yeux, m’offrent un passage privilégié pour entreprendre la route d’Ouest en Est.
Je réfléchie : d’où me vient ce goût du voyage ? Mon éducation est probablement au centre de cette réponse. Mais encore ? Du haut de mes 24 ans, je pense à tout ce qui m’anime : l’humanité, le faire ensemble, la convivialité et l’hospitalité sont au centre de mes valeurs. Pour les rassembler, quoi de mieux que le partage d’un repas ou plus bref, d’un thé chaud ? C’est ma rencontre avec le Cafézoïde (Café des enfants parisien) qui m’a ouvert à ce partage sans frontières. Là bas, le rapport monétaire n’est pas au centre des échanges, c’est d’abord pour l’arôme d’une tasse de thé sucrée, que chaque personne est invitée à s’assoir. En voyageant, je me rends compte que cette coutume conviviale s’inscrit dans de nombreux pays (bien que le capitalisme tente de l’effacer, en rappelant le statut de consommateur et consommatrice à l’entrée de chaque lieu public). Ce voyage devient une rencontre de l’altérité, où celle-ci s’exprime par la convivialité et l’hospitalité. Des actes qui s’inscrivent à travers de rites et pratiques de l’usage du thé.
Je souhaite raconter mon expérience de voyageuse sur la route du thé, mettre en valeur ce monde inter-culturel, qui partages des histoires, us et coutumes. L’usage du thé et la convivialité qui en découle, est l’une de mes portes d’entrée dans cette aventure.
L’expérience du thé est intimement liée à « la route du thé » et du voyage. Découvert dans le Sud de la Chine il y a plusieurs milliers d’années, cette boisson a su briser la ligne d’horizon, traverser les steppes de l’Asie centrale et les mers du globe pour arriver jusqu’en Europe. Par conséquent, l’histoire du thé est imbriquée dans celle du voyage, de l’exportation et de la colonisation (et l’esclavage). D’abord, transporté à dos d’hommes et d’animaux à travers les montagnes de l’Himalaya, jusqu’a l’Empire perse ; puis lors des colonies indiennes, acheminé par bateau. Au-delà des marchandises transportées, ces routes du thé marquent les échanges culturels et linguistiques dans le monde entier. En suivant l’itinéraire par la route terrestre, on remarque que l’appellation du terme “thé”, provient du mot “cha” (utilisé par les chinois de l’ouest). Celui-ci, dérivera par “chay” en russe, “chaï” en hindi, “shay” en arabe, ainsi que “çay” en turc, persan, serbo-croate, albanais et grec. La route maritime initiée au XVII ème siècle a ouvert un nouveau champ linguistique dans les pays européens. En effet, ceux-ci ont importé du thé provenant de l’Est chinois, où il était communément appelé “taay”. Ce terme se transformera en anglais par “tea”, en français par “thé”, néerlandais par “thee” et italien “tè”.
Ces voyageurs du thé, ont échangé marchandises, langues, et coutumes. Aujourd’hui le thé est la boisson la plus consommée au monde, elle se différencie dans chaque pays, par ses usages, sa consommation, ses couleurs, sa texture. Ce breuvage et son histoire, m’invitent à prendre le large avec ma féminité pour goûter à la vie.
Thé chez Ege
Une réponse à « « Route » : nom féminin »
Cécile
Très beau texte, Lou. Très intéressant, le rapport entre le voyage et la route du thé est très intéressant. Et bien sûr celui également entre la condition féminine et le voyage. Du vécu clairement exprimé ! Encore joyeux anniversaire !
Le soir du 1er octobre, alors que nous arrivons dans la ville italienne de Gorizia – frontalière avec la Slovénie – nous sommes enrobés dans une foule affamée et assoiffée : c’est la fête « sans frontières culinaires », qui célèbre l’alliance des deux villes frontières Gorizia et Nova Gorica. Au menu se décline toutes les spécialités du monde, ordonnées d’abord par continent, puis par pays. On y retrouve des brochettes au saté, du mafé, de la paella, des gnocchis et milles autres spécialités du monde. La ville est entièrement transformée par ses étales d’où une fumée bien odorante se dégage. Cette fête célèbre t-elle notre arrivée ? Nous ne cessons de nous le demander. Une fête « no border » qu’elle joyeuse coïncidence, notre militantisme est-il convoqué ? Nos petits estomacs affamés se laissent distraire par les odeurs. Nous déambulons dans les ruelles, avec nos gros fardeaux sur le dos, à contempler les étales qui s’étendent à perte de vue. Dans chaque nouvelle rue, de nouveaux stands. La ville est totalement métamorphosée et la foule est toujours aussi dense. Après quelques rues, l’inhospitalité de cette fête se fait sentir. Les odeurs qui nous alléchions il y a quelques minutes, commencent à nous faire tourner la tête. Nous sommes bientôt écœuré•es par toutes ces nombreuses personnes, qui, comme des vautours, s’élancent sur la nourriture hors de prix. Nous rencontrons une dame, qui nous explique avec fierté, que cette année le festival « Gusti di Frontiera » a grandi, et de nouveaux pays se joignent à la fête culinaire. La musique et l’ivresse étant à leur apogée, nous sommes désorienté•es, que veux dire cette fête ? Sommes-nous à Disneyland de la bouffe ? J’ai qu’une hâte, prendre mes jambes à mon cou et m’enfuir ! En quête d’un espace où dormir, nous ne pouvons décidément pas aller à l’encontre des festivaliers. Nous décidons donc de trouver un endroit isolé pour planter la tente pour la nuit. Nous arrivons dans un petit parc au bord d’une rivière. Après une longue hésitation nous plantons le camp à la tombée de la nuit sous la tyrolienne. Nous espérons qu’aucun soûlard aura l’idée de venir s’amuser au dessus de notre lit.
La traversée
On se réveille avec le levé du soleil, les joggers et les promeneurs canins matinaux. En route pour passer la frontière ! Nous partons excité à l’idée de marcher de l’Italie à la Slovénie. Après trois longs kilomètres dans la périphérie des deux villes, nous passons enfin en Slovénie. À vrai dire, c’est nos téléphones qui bipent qui nous signalent le changement. L’air n’est pas différent, la vue est la même. Rien n’a changé. En quête d’un petit café slovène pour le dépaysement, nous ne trouvons qu’un banc public. Durant cette petite pause, on observe les quelques passant•es à la recherche des particularités slovènes. Un couple nous dit « Dober Dan », nous répondons de la tête. « Ça veux dire bonjour!!! » content de notre premier mot slovène, nous partons à la recherche d’une voiture pour nous amener vers l’Est. On se laisse porter par les voitures déambulantes et les conseils de nos rencontres. On longe avec un couple allemand le bord de la Soča, la rivière locale, sa couleur jade nous étonne. Le couple nous explique que c’est la plus belle rivière d’Europe et qu’elle a des qualités miraculeuses. Nous sommes officiellement dépaysés!
Nous choisissons nos arrêts de stop en fonction des noms de ville que nous arrivons à prononcer. Notre itinéraire se dessine ainsi. Nous décidons d’aller aller vers les lacs. Nous partons donc en direction du lac de Bohinj.
Nous sommes déposés à une gare, nous nous empressons de trouver le train. Pas de chance le prochain est prévu seulement dans quelques heures. Heureusement nous sommes accueillis dans un café slovène installé sur le quai. Cheminots, voisins, voyageurs et agriculteurs profitent de cette place ensoleillée pour se raconter les derniers potins. Nous sortons notre jeu de carte la « scopa » qui intéresse plus d’une personne. Un groupe installé à une table, d’un café bolonais, voisine de la notre, nous a gentiment et nonchalamment offert ce paquet de carte, quelques jours plus tôt, après leur partie endiablée.
En quête du train !
Nous attendons dans ce café de longues heures, jusqu’au moment où le train a enfin pointé le bout de son nez. Il ressemble à tous les TER, tant pratiqué en France. L’uniforme et l’accent slave des cheminots étant dépaysant, me faisaient attendre le transsibérien russe. Le train moderne et propret me ramène à la réalité Slovène.
Les rives du lac bohinj
Le train nous transporte jusqu’à la ville Bohinjka Bistrica (qui nous paraissait imprononçable quelques heures plus tôt). Plusieurs personnes nous orientent. Nous prenons nous un bus en direction du lac et d’un camping, que nous repérons. Le bivouac est toléré en Slovénie, toutefois il est interdit dans les parcs nationaux, et nous venions de rentrer dans l’un d’eux. L’arrivée au camping ne nous déçoit pas, nous sommes heureux de nous installer au bord de l’eau et d’avoir une bonne douche chaude pour clôturer cette première et dense journée slovène.
Nous dormons emmitouflé dans nos sac de couchage épais. Il fait moins froid que dans le Mercantour, cependant la fraîcheur et l’humidité du lac remontent jusqu’à nos orteils. Au réveil nous contemplons les rives du lac. La nature nous offre un magnifique paysage. Des derniers nuages humides s’accrochent à la montagne, pendant que le soleil les chasses.
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