Anniversaire à Tabriz

Réveil à Tabriz.
Auberge familiale de voyageurs.
C’est mon anniversaire.

Lou me gâte de petits cadeaux dès le petit déj qui nous est offert par le gérant de l’hôtel. Miam.

Nous avons hâte de visiter Tabriz. Nous avons passé la frontière iranienne hier et avons traversé la ville en voiture pendant la nuit. Nous sommes appelés par l’Iran tout en sachant qu’il nous faudra un temps pour nous habituer à la vie dans ce pays. Dans la cour de notre hotel très fleurie, je croise Sahand. Un jeune iranien en études d’anglais, ami des gérants de l’hôtel qui a pour habitude de faire découvrir sa ville aux voyageurs. Il se trouve que Patricio, mexicain, du dortoir masculin a passé la journée dernière avec lui et prévoit de rempiler aujourd’hui.
Alors comme on n’a pas trop d’idées précises pour la journée on s’engage à les suivre.
Avec le recul, cette première journée iranienne sera annonciatrice de beaucoup d’éléments culturels que l’on revivra ou l’on comprendra plus tard durant notre séjour.

۱-Le Bazaar

Notre petite troupe de quatres part donc s’enfiler dans des ruelles. On parle un peu en marchant. Nous parvenons au grand bazar. Immense, il est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Aujourd’hui c’est vendredi, tout ou presque est fermé. Les allés du bazar sont vides, les rideaux de fer sont tirés, le labyrinthe de briques est muet. On imagine pourtant l’animation en semaine, les sacs qui débordent d’épices et les tapissiers qui boivent le thé au milieu de leur ouvrage coloré. Le bazar, comme la plupart des vieux bazars iraniens est un ancien caravansérail. Les allées sont couvertes de voûtes percées au sommet pour que la lumière du jour éclaire sans que la pluie ne puisse s’écouler à l’intérieur.

Autour de ce dédale de nombreuses places rectangulaire avec des fontaines centrales, souvent de la végétation, le tout encadré par des habitations basses. Ce sont les anciens hôtels de caravaniers, jadis les marchands passaient la nuit à l’étage laissant leurs chameaux, ânes et chevaux pètre autour du point d’eau. Enfin, certaines portes, fermées, mènent à de petites mosquées qui ne font pas d’office le vendredi. On aura l’occasion, les autres jours, d’apprécier le calme et la beauté de ces petites mosquées épargnées du tumulte du bazar voisin.

۲- La boutique d’Ali

Sahand nous mène à toute allure à travers les allées vides du bazar. Une fois à l’extérieur, il décide de rendre visite à un de ses amis. Il s’appelle Ali. C’est un sexagénaire tient depuis quarante ans un atelier de réparation de machines à coudres. Sa petite boutique regorge de petits coins ou tout est à sa place. Sorte de déformation professionnelle peut être, Ali organise le rangement de son espace avec la même minutie qu’il porte à ses machines mécaniques. Avec sa bonhommie et son sourire communicatif, il accueille tous les étrangers qu’il voit passer dans son allée. Il n’y en a plus beaucoup depuis le COVID nous confit-il. Ali nous offre le thé, nous balbutions une conversation entre persan, turc-azeri (la langue que tout le monde parle à Tabriz) et anglais. Ali nous tend un de ses carnets où les gens de passages laissent ds mots. Nous écrivons un petit mot, tombons sur celui de plusieurs amis voyageurs passé ici avant nous.

Pendant tout le temps de notre visite, Ali et Sahand gardent un regard attentif sur l’allée et la grande rue qu’on entrevoit depuis la boutique. On comprend qu’ils sont tous les deux dans l’attente d’étrangers qu’ils pourraient arrêter, de qui ils pourraient recueillir un mot dans leur carnet multilingue, à qui ils pourraient faire visiter leur ville… Cet attrait presque sordide, souvent exagéré pour les étrangers, notamment occidentaux venant en Iran on verra se répéter tout au long de notre séjour. Cela s’explique certainement par le peu de voyageurs qui passent en Iran et par l’idéalisation de la vie à l’ouest libre et opulente. Parmi les droits confisqués aux iraniens celui de sortir du pays avant d’avoir réalisé leurs deux années de service militaire revient souvent comme un des plus difficiles à vivre selon ceux que l’on croisera.

Comme les quelques questions que j’ai osé sur les récents événements du pays, les manifestations, les droits politiques et ceux des femmes tombées à plat, Sahand nous glisse que nous ne devons pas parler de politique ici. Sous entendu en Iran. Jamais.

On comprendra par la suite de notre voyage que Tabriz fait partie des villes les plus conservatrices, dans laquelle les protestations contre le pouvoir se sont faites les plus moles. Dans les rues très peu de femmes bravent l’obligation du port du voile, celles qui font du zèle en se couvrant de chador (voile noir intégral) sont nombreuses.

۳- La mosquée

Nous quittons Ali et notre petit groupe poursuit le tour de Tabriz prévu par Sahand. Nous parvenons devant une gigantesque mosquée, l’une des plus grande et connue d’Iran. Mosquée de l’Imâm Khomeiny – ancien leader suprême du pays qui a laissé son nom à de nombreux boulevards et bâtiments en Iran. Autour de son enceinte l’animation dense contraste avec le reste de la ville vide de monde. C’est dans cette mosquée que se tient le grand prêche du vendredi. On comprend qu’il y a deux portes différentes pour les hommes et les femmes. Sans plus d’explications Sahand dirige Lou vers la porte secondaire ou des femmes – toutes en chador – rentrent à la volée.

Patricio, Sahand et moi cheminons dans l’allée principale (masculine) de la mosquée. Une fouille au corps réservée aux touristes précède notre entrée. Mon appareil photo argentique est repéré, nous devons laisser nos affaires et nos téléphones dans une loge-vestiaire. Prendre des photos ou enregistrer le prêche pourrait être considéré comme de l’espionnage.
Nous enlevons nos chaussures à l’entrée de l’enceinte de la mosquée et les glissons dans des sacs plastiques qui nous sommes distribués.

L’ambiance est sérieuse, beaucoup d’hommes prient, écoutant le sermon d’un homme sur une petite scène devant, retransmis par hauts parleurs et télé. Je perçoit quelques mots transparents dans le prêche tel qu’ »Israël » ou « America », mais quand je demande innocemment de quoi l’homme parle, Sahand me répond que ce ne sont que des choses religieuse sans importance. Dans l’immense salle au sol couvert de grands tapis les hommes de tout âge se réveillent leur sac en plastique de chaussures à la main. Drôle de scène. On se sent un peu mal à l’aise, pas à notre place, surtout Patricio et moi qui n’avons pas l’habitude de cette ambiance. Je sais aussi notre sac avec nos passeports, argent et appareil photo dans les mains d’un vigile qui n’en n’a pas d’autre pour satisfaire sa curiosité.

Nous sortons donc au bout de quelques minutes, encore étonné par l’immensité du lieu. Nous nous rendons devant l’entrée des femmes pour attendre Lou mais elle n’est pas là. Nous ne pourrons pas la rater si elle venait à sortir par cette petite porte où seules des femmes en chador noir passent. Mais rien, pas de Lou. Une première demi-heure passe. Je commence à m’inquiéter car Lou n’a pas l’habitude de rester longtemps dans les lieux de cultes. En Géorgie, elle effectuait des tours de monastères orthodoxes en quelques minutes. Trois quarts d’heure, toujours rien. C’est notre premier jour en Iran et des histoires sombres sortent de mon imagination. Les femmes continuent à affluer. Les hauts parleurs continuent à diffuser le prêche de l’imam. Je m’imagine le pire dans ce pays qu’on ne connait pas encore. Évidemment, le garde refuse catégoriquement de nous faire passer par la porte des femmes. Nous ne pouvons qu’attendre devant et demander aux femmes entrant en retard dans la mosquée de repérer une petite occidentale à l’intérieur.

C’est finalement après une longue heure d’attente à la fin de la longue prière que Lou sort de la mosquée. Elle est accompagnée de trois femmes en chador. Évidemment j’aurais pu m’en douter des femmes l’ont prise sous leurs ailes, lui ont montré comment faire ses ablutions, comment prier… et lui ont même offert un chapelet de prière et un petit bout de pierre de la Mecque que l’on pose au sol quand on prie.
Je suis bien chamboulé de mettre inquiété pour Lou alors que tout allait bien. Elle est désolée mais ne pouvait raisonnablement pas quitter ses protectrice pendant la prière. Notre première mésaventure liée à l’hospitalité iranienne. La suite de notre séjour nous apprendra à nous y habituer.

۴-Le bus

Pour continuer notre vendredi iranien, Sahan nous propose d’aller dans un parc dans lequel les tabrizois ont l’habitude de sortir le weekend. Pour ce faire, nous prévient-il, il nous faudra prendre un bus puis un taxi.
Il se trouve que les bus sont composés de deux parties, celle pour les hommes à l’avant et celle pour les femmes à l’arrière. Comme il y a bien moins de femmes sur le quai, Lou rentre rapidement tandis que de notre côté, le les portes se ferment avant que l’on puisse grimper.

Bien-sûr, Lou ne voit pas nos grands gestes pour l’avertir que nous ne sommes pas dans le bus.

Nous montons Sahand, Patricio et moi dans le bus suivant, une minute après. Pour ne pas faciliter les choses, les stations de bus n’ont pas de nom à Tabriz. Impossible que Lou ne sache où descendre. De son côté le bus est trop plein et elle ne parvient pas à voir que nous n’y sommes pas. Au bout de quelques stations elle s’inquiète de ne pas nous voir. Dans une grande solidarité féminine encore, ses voisines de bus veulent l’aider. Aucune ne comprend bien l’anglais.

Dans notre bus, Sahand finit par parler au chauffeur qui appellera son collègue dans le bus de Lou. À une station donnée, le conducteur du bus de Lou marque un arrêt long pour nous attendre. Nous courons pour faire signe à Lou de descendre. Elle est accompagnée d’une femme, attendrie de l’avoir vue perdue, qui veut nous prendre tous dans sa voiture pour nous emmener au parc. Super, nous economisons le taxi!

۵-Le parc

Le parc Shahgholi est très peuplé le vendredi. On découvre le grand loisir des iraniens : le picniques. On verra des familles sur des nappes colorés tout le long de notre séjour iranien. Chaque espace vert peut être propice à se poser, allumer le samovar (grande théière), parfois le barbecue et le ghelium (narguilé iranien). On croisera des picniques sur des parkings entre deux voitures ou sur le terre-plein entre deux feux tricolores. Dans notre parc de Tabriz, certains installent des tentes pour la journée, d’autres marchent autour de la vaste fontaine une glace à la main.

Il est dix sept heures quand Sahand nous amène à déjeuner dans un restaurant du centre ville. Touristique et plus cher que la moyenne. On comprend qu’il faudra que nous réussions à nous passer de notre guide collant et de ses visites éculées pour aller à la rencontre d’iraniens qui voudront nous voir comme des amis plutôt que des touristes interchangeables. Affaire à suivre.

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2 réponses à “Anniversaire à Tabriz”

  1. Un très bel anniversaire ! Merci pour toute cette narration qui nous permet de vous accompagner dans tous ces instants uniques de votre vie et que nous partageons avec émotion et les yeux grand ouverts de la découverte.

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