Un voyage au Tibet

Voyager c’est aussi avoir le temps de lire. Certaines lectures nous transportent, que nous soyons sur notre canapé ou confortablement installé dans le duvet de sa tente. Je suis donc partie au Tibet.

C’est au travers du récit d’Alexandra David Néel (cette station de tram parisien tant connu), que j’ai escaladé les hautes cimes de l’Himalaya et les plateaux du Tibet interdit. Des pérégrinations allant du Yunnan (région du Sud de la Chine) à Lhassa (capitale du Tibet), au fil de l’année 1924.

Dans son ouvrage Voyage d’une parisienne à Lhassa, l’autrice relate sa traverse de la Chine d’Est en Ouest, a une période où la région du Tibet est revendiquée par deux grandes puissances : à l’Est la Chine, et au Sud, la Grande-Bretagne avec l’empire des Indes. Effectivement, en 1910 les fonctionnaires impérieux chinois envahissent et prennent la main de l’administration tibétaine après la fuite du 13ème Dalaï-Lama. Deux ans plus tard, le pacte sino-tibétain retire les troupes chinoises installées au Tibet, néanmoins, la Chine continu de revendiquer le territoire. En 1913, le Dalaï-Lama proclame publiquement son indépendance en exerçant son pouvoir symbolique, spirituel et temporel sur le Tibet. Plus tard, l’accord avec les britanniques redéfinissent les frontières tibétaines, népalaises et chinoises (sans la validation de Pékin). Donc, En 1924, lorsque Alexandra entame son voyage, le Tibet est une région indépendante gouverné par le 13ème Dalaï-Lama (mais n’est pas reconnu internationalement). La Chine et la Grande-Bretagne gardent des influences et privilèges. C’est pourquoi les frontières du pays sont rigoureusement fermées, (par les autorités Chinoise, afin de contraindre la menace Russe d’envahir le territoire). C’est dans ce contexte géopolitique que Alexandra, aventureuse, part pour traverser ces frontières illégalement. C’est d’ailleurs une des premières choses qui me plaît dans ce récit !

Traverser une frontière illégalement n’est pas simple, même il y a 100 ans. Alexandra s’y prend à trois reprises avant d’arriver dans le « Pays des Neiges » – nom donné par les tibétain pour nommer leur pays.

La 3ème tentative fut la bonne ! Avec Yongden (son fils adoptif) un lama (prête tibétain), ils traversent durant 2 mois le Yunnan, le Sichuan et le Tibet orientale, avant d’arriver à la frontière du Tibet interdit. Cette première partie du voyage est bien différente de ce qui va s’en suivre, puisque, dans les années 1920 en Chine, une voyageuse occidentale se devait de voyager avec une caravane, c’est à dire, en groupe avec des porteurs et montures qui se suivent, pour transporter les bagages. Il leur était donc impossible de partir avec un simple sac sur le dos, sans paraître suspect (testé dans une première tentative). Les 2 protagonistes ont donc, dû élaborer un sacrée stratagème pour se détacher de leur caravane et partir seul sur les montagnes du Pays des Neiges. Après avoir abandonné leur affaire et garder qu’un sac comportant le strict minimum, la mère et son fils partirent de nuit, sur les flancs des montagnes frontalières.

Alexandra David-Néel et Yongden au Tibet

Afin de ne pas se faire repérer et trahir leurs origines, les protagonistes décident de voyager de nuit et de se cacher la journée dans la forêt et herbes hautes. Au fur et à mesure que leur route avance, ils se vêtissent localement, afin de ressembler à deux lamas en pèlerinage vers le Kailash (plus grand lieu de pèlerinage tibétain). Pour être à la mode tibétaine, Alexandra se rallonge les cheveux avec du crins de yak teint. Elle se noircit le visage chaque jour avec le reste de charbon du feu. Non que les tibétains aient le teint foncé, mais les habitant•es de la campagne ne se lavent pratiquement jamais et s’enduisent le visage de beurre, de noir de fumée et de diverse résine.

Mont Kailash, lieu de pèlerinage

Peur de rien, avec une détermination effrayante, Jétsunema* (surnom de Alexandra) et Yongden iront à Lhassa. – « Lha Gyalo* ! » disent en coeur les protagonistes pour signifier leur exploit.

Ce livre est à la frontière entre ethnographie et roman de voyage. Les us, coutumes, rituels, géographies et langages sont rapportés minutieusement et sans lourdeur tout au long du récit ; tout en mêlant, les témoignages de la vie locale et les pérégrinations des personnes. Tout cela est rapporté de manière très humble. On est bercé par les pas des personnages isolé sur les hautes montagnes. Parfois, ils rencontrent un Pömpo (haut fonctionnaire) et demande la seura (don, aumône – ces sortes d’échanges dans lesquels chacun des parties vise à obtenir plus qu’elle n’a donné sont d’usage générale au Tibet. On ne peut faire aucune visite privée ou officielle, sans emporter un présent avec soi, mais celui qui reçoit est tenu à rendre la réciproque. C’est là où se manifeste la générosité ou la pignerie, et comme contrepartie, la satisfaction ou le déplaisir du donateur du cadeau. Ce que l’on reçoit de cette personne de rang supérieur au sien est poliment dénommé seura). Toutes les rencontres et hospitalités reçues durant leur voyage, s’inscrivent dans ces échanges. Yongden, est un lama de haut rang, puisqu’il a dans sa famille des pouvoirs divinateurs (le mos), ainsi il propose chaque jours, ses pouvoirs de prémonition en échange d’un souper et/ou d’une cabane abritée pour la nuit. Bien qu’il ne croit pas à cette magie, il aime raconter philosophiquement aux tibétains ce qu’il souhaite entendre. Le plus souvent Jetsunema et Yongden rencontre des Dokpas (pasteurs habitant sous la tente et vivant des troupeaux sans cultiver la terre) et lamas pèlerins, qui leur propose de partager un feu une une tsamba (farine d’orge préalablement grillée, mélangé au thé au beurre, est le principale repas des tibétains). Pour ce partage il est nécessaire d’y avoir son petit bol en bois. Tous les tibétaines le porte dans une poche. Il y a au Tibet une règle générale qui exige, de ne jamais boire dans un bol appartenant à une autre personne, d’où la nécessité de le porter toujours sur soi. Ainsi lorsque tu rencontres quelques sur la route, ou que tu es invité dans un foyer, tu propose son bol pour recevoir ta part de tsamba.

C’est pourquoi, partir avec Alexandra, au rythme de la marche tibétaine m’a projetée dans un voyage à pied sur les cimes de l’Himalaya, tout en m’interrogeant sur les réels dangers d’une telle expérience. Parfois, Alexandra et Yongden sont irresponsables et frôle la mort. Dans ce cas, leur détermination me semble dangereuse et effrayante.

Cette migration me rappelle les migrations actuelles, dans laquelle ses humains bravent des frontières, des obstacles et des dangers, tout en vivant caché. Seul la détermination de trouver un monde meilleur les motivent à parcourir leurs pérégrinations. À cela s’ajoute la contrainte ou l’obligation

Montagne tibétaine

Son voyage m’a transporté dans le Pays des Neiges, ainsi que dans une manière de voyager et concevoir le monde. Je suis à la fois envieuse de ses pérégrinations et stupéfaite les dangers dans lesquelles cette femme seule s’immisce. Que ce soit la faim, le manque d’oxygène, la neige, les nuits fraîches, les brigands ou encore les longues marches à plus de 5000m d’altitude, je ne peux me projeter dans un tel voyage. Quelle volonté et détermination déteint-elle pour traverser des territoires aussi hostiles de cette manière ? Ainsi, bien que je me sois immiscée dans cette aventure, je ne peux concevoir d’accomplir la traversée de hauts cols en pleine nuit, en hiver, sous la neige, à l’abri des regards humain, sans manger pendant des jours. Durant ma lecture, mon esprit n’a cessé de faire des allers-retours entre voyager à ses côtés et refuser de me mettre dans de tels dangers. Aujourd’hui, je m’interroge sur mes capacité de voyager : suis-je capable d’accomplir une aussi grande traversée avec un fardeau sur le dos ? Dois-je être une sure-femme pour vivre une telle expérience ?

Lexique et us tibétains

Dokpas : « gens de solitude » pasteur habitant sous la tente vivant des troupeaux sans cultiver la terre

Khandoma « promeneuse à travers l’espace » employé poliment pour une femme âgé faisant un pèlerinage

Tsamba : farine d’orge préalablement grillée, bouilli avec du thé et du beurre. Principal repas tibétain

Mos : pratique divinatoire

Pömpo : haut fonctionnaire

Nemo : hôtesse, maîtresse de maison / Nepo : hôte, maître de maison

« Lha Gyale ! » : littéralement « les dieux sont vainqueurs ! » exclamation de triomphe que les tibétains emploient habituellement lors du passage des cols sur les sommets des montagnes.

Jétsunema : révérende dame


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