Du 11 mai 2023 au 2 juillet 2023

Voilà bientôt deux mois que nous sommes en Iran. Beaucoup ont voulu nous décourager de visiter en Iran et dans le même temps ce pays en faisait rêver beaucoup d’autres. Entre attirance et répulsion l’Iran polarise les avis. Il faut bien admettre que depuis notre arrivée ici nous nous sommes fait de maintes fois kidnappés… par l’hospitalité iranienne. Combien d’hommes rencontrés au coin d’une rue, au volant d’une voiture, de femmes dans des mosquées, dans la queue d’une boulangerie ont souhaités nous inviter à dîner, à partager un thé, un pique-nique ou un lit pour la nuit. C’est nommée le « tarouf » une politesse qui engage à considérer l’autre comme un invité en toute circonstance. Par exemple, au moment de payer un taxi, le chauffeur refusera toujours d’être payé. Cela va dans même dans tous les commerces. Cela fait de l’Iran le berceau de l’hospitalité.

Ce pays nous apporte une nouvelle joie et une émulation pour notre voyage. En pénétrant en Iran nous poussons pour de bon les portes de l’Asie. En tous cas nous ressentons que nous sommes dans l’Orient imaginé : les anciens caravansérails dès la route de la soie, l’architecture en terre au milieu du désert, la cuisine généreuse… On a traversé à pied les 9 pays qui nous séparaient de l’Iran, et malgré cette marche progressive, en arrivant ici le choc culturel est immense.

Tous nos repères se sont échappés, nous devons nous apprendre quelques mots de cette nouvelle langue, à déchiffrer l’alphabet. Le farsi est proche des langues européennes qui s’est conservée par la poésie pendant l’annexion à l’empire Arabe au Moyen-Age. Aujourd’hui beaucoup de mots et des traces de la grammaire ainsi que l’alphabet arabes sont utilisés pour écrire et parler en farsi. Il nous a aussi fallu nous faire à la monnaie la plus dévaluée du monde, le rial iranien. Chaque jours, la valeur du rial face au dollar peut varier énormément. Aujourd’hui, il faut environ un million de rial pour deux euros. Pour ne rien faciliter à la compréhension des voyageurs, deux monnaies ont cours en Iran : au quotidien, chaque commerçant s’exprime en millier de toman, l’ancienne monnaie (1 toman pour 10 rials). Par exemple un produit qui coûterait l’équivalent de 2 euros serait annoncé par le commerçant à « 100 » : comprendre 100 000 tomans donc, il vous faudra lui tendre un billet de 1 million de rials.

Notre périple iranien a commencé le 11 mai 2023 à Tabriz, la veille de l’anniversaire de Térence. On découvre la culture iranienne en séjournant dans la guesthouse Bahar. Elle accueille tous les voyageurs passant la frontière turque car elle est reservable sur internet et cette réservation est nécessaire pour l’obtention du visa. Autre spécialité locale, internet en Iran est très contrôlé et les connections limitées. L’embargo étasunien empêche l’importation de produits clés en Iran et l’utilisation des réseaux de paiement internationaux. D’autre part, les sites américains et internationaux sont visés par des interdictions gouvernementale. Chaque iranien doit donc s’armer de brouilleurs et de beaucoup de patience pour atteindre des sites tels que Facebook, Twitter, Instagram ou Telegram.

À notre arrivée nous faisons notre première erreur culturelle. Térence sert la main du tenancier de l’auberge. Lou engage sa main à son tour prete à faire de même, mais l’homme sourit gêné et lui dit bonjour oralement sans lui serrer la main. Tout en s’excusant, il nous rappelle la separation physique des hommes et des femmes. Par la suite nous comprendrons comment l’espace public trace des séparations entre hommes et femmes qui provoquent méconnaissance, gène et tabous entre les sexes. Mais d’autre part cette sociabilité distanciée produit beaucoup plus de proximité, de contacts physiques et de relations amicales entre personnes du même genre. Les hommes se tiennent la main dans la rue, les femmes se maternent, et font preuve d’empathie et de sororité. Chaque ville a son jardin réservé aux femmes et aux enfants, clos et parfois enceint par de hauts murs où elles peuvent interagir libérées du regard masculin.
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Anniversaire à Tabriz
Réveil à Tabriz.Auberge familiale de voyageurs.C’est mon anniversaire. Lou me gâte de petits cadeaux dès le petit déj qui nous est offert par le gérant de l’hôtel. Miam. Nous avons hâte de visiter Tabriz. Nous avons passé la frontière iranienne hier et avons traversé la ville en voiture pendant la nuit.…
En entrant en Iran nous avons décidé de faire un pas en plus dans notre manière de voyager. Depuis notre départ nous ressentons que nous n’arrivons pas systématiquement à demander l’hospitalité aux gens que l’on croise et regrettons parfois d’avoir à prendre des hôtels parce que nous n’avons pas osé frapper à la porte d’inconnus. Après une demi année de voyage nous décidons d’essayer de trouver des hébergements chez l’habitant de manière quasi systématique.
Après Tabriz, nous prenons la route du nord-est pour atteindre Rasht, ville située au bord de la mer Caspienne. Nous serons hébergés par Sana, jeune étudiante, habituée à voyager dans les pays que son passeport iranien lui autorise et s’interrogeant sur son désir de s’expatrier en Allemagne.
C’est avec Sana que nous abordons la première fois le sujet des libertés des femmes. Elle fut elle même active dans les récents mouvements de contestation, elle fait quotidiennement le choix dangereux de ne jamais sortir couverte d’un voile. Elle nous a parlé des risques qu’elle encourt, des contrôles de police (de plus en plus rares), nous assistons à l’ire d’un serveur dans un café qui lui demande de se couvrir au risque que son commerce soit mis sous scellés. Sana est loin d’être la seule à faire le choix de la banalisation du « dévoilement ». Elle nous parle de tous les détournements parodiques qui ont lieu dans des locaux administratifs quand des femmes se voyant demander de se couvrir sortent des sacs plastiques ou des sous vêtements quelles se mettent sur la tête.
Sana est aussi une amatrice de marche et de camping. Nous décidons de faire du stop et de gravire une montagne avoisinante. Ce fut notre premier camping et pique-nique à l’iranienne… une pratique extrêmement répandue ici. Chaque coin d’ombre, de pelouse ou de béton peut servir à accueillir la nappe de familles, les barbecue, les chichas ou les samovars (grandes theillères en deux parties).


La suite pour nous c’est Téhéran. On ne prépare pas trop notre visite de la ville, tout ce qu’on sait c’est qu’on va rencontrer Zamin. Un hippie iranien qu’une amie, Aude, a rencontré au festival Rainbow en Turquie. On s’installe pour une dizaine de jour chez lui, une coloc transformée épicerie bio (bientôt en café). Ici c’est le lieu de confluence de tous les âmes hippies de Téhéran. On y rencontre Sadeq le yogiste tête en l’air ; Massoud, le cithariste appliqué ; Koosha, le bon vivant ; Paniz, la voisine philosophe allumée ; Mona la canyoneuse fumeuse ; Roya et Amir, le jeune couple qui tente d’échapper à leurs familles traditionalistes. On aide Zamin dans son projet d’éco food en empaquetant des herbes, thés, épices, fruits secs. Pendant ces dix jours, nous sommes tiraillés par les invitations de chacun à visiter la ville, rencontrer leur famille, partager un falafel… On en accepte certaine pour faire plaisir, ce qui en frustre d’autres, et nous on oublie nos propres envies.

Parmi cette bande d’ami, plusieurs décident de prendre des congés pour nous faire visiter le Sud du pays. On part à deux voitures en direction d’Isfahan.
On est invité à passer une semaine chez la mère de Massoud. On est étonné par la générosité dont font preuve les membres de sa famille. On partage des repas, on dort tous serrés sur les matelas posés sur les tapis des chambres et du salon. On découvre Isfahan au rythme des iraniens qui ne sortent que quand la nuit est tombée. Sous la fraîcheur du ciel nocturne, nous marchons le long du fleuve ébahi par les ponts médiévaux, les parcs et les berges qui accueillent des musiciens et chanteurs les soirs de week-end. Isfahan est aussi connue pour sa grande place Naqsh-e Jahan (le portait du Monde). Au XVIIe siècle, le roi assistait de son trône à l’activité de la place : les allers et venues des marchants et des bonimenteurs, les courses de chevaux et les jeux aquatiques. Depuis la Révolution iranienne, la place a été renommée « Romeni square » du nom du premier leader suprême. Les iraniens rient jaune de la vanité de ce gouvernement qui renomme des monuments de l’histoire perse.



Isfahan possède également un quartier arménien chrétien qu’on trouve un peu hipster – au sens d’occidentalisé et bourgeois. La grande église au centre du quartier ne ressemble en rien à nos églises européennes, elle est surmontée d’un toit en large bulbe rappelant les rondeurs des mosquées.
Les adieux avec la famille de Massoud et cette ville d’art et de musique sont difficile. On se rassure en sachant que nos aventures se poursuivront à Shiraz, ville réputée en Iran pour la libéralité de ses mœurs et l’ouverture d’esprit de ses habitants. Effectivement, le centre structuré autour de son bazaar vivant et de son quartier piéton regorge d’animation. Aux terrasse des cafés des femmes sans voile sirotent leur Golâb (eau de rose rafraîchissante servie avec des graines). Nous faisons entre autre la rencontre de Eshan et Soolmaz, lui bijoutier dans le bazaar, elle peintre et calligraphe pour des restaurants ou des hôtels, ainsi que Mohsen leur ami propriétaire d’appartements dans la ville.




Des tensions naissent dans le groupe d’amis qui nous avait accompagné depuis Téhéran. On comprend que l’énergie de groupe ne tenait qu’un temps pour nous faire profiter de notre séjour mais que les personnalités fortes de nos guides s’opposent. Massoud et Koosha reprennent la route du nord, c’est avec eux que nous avions le plus d’affinité, que la relation était la plus sincère. Nous restons néanmoins avec Mona et son fils, Aban à Shiraz.
Avec eux nous irons à Darab, une oasis située dans une vallée à l’Est de Shiraz. Le village de Darab compte aujourd’hui de nombreux vergers et de champs de légumes qui profitent de l’eau phréatique, une ressource au combien rare sous ces latitudes iraniennes. Nous explorons les canyons, rivières et montagnes de sel guidés par Unès, un ami de Mona. On est un peu mal à l’aise pendant ce cours séjour car l’on comprend que c’était l’objectif premier et non déclaré de Mona de nous amener à Darab. On se sent légèrement floué quand Unès nous demande de payer pour les quelques jours passés chez lui. Bien entendu, nous comprenons sa position mais ce qui nous froisse c’est que Mona s’est bien abstenue de nous prévenir du cadre de notre visite à Darab.


Finalement nous quittons Mona et Aban en retournant à Shiraz, passons quelques jours supplémentaires dans la ville hébergés par Mohsen notre multi propriétaire. Il a aussi deux chihuahua. Comme les chiens sont interdits dans les rues iraniennes, les petits chiens sont pratiques car ils peuvent être sortis facilement dans des sacs à main. Drôle de mode.
Après Shiraz, nous prenons la route vers l’Est en direction de Kerman. Nous nous levons à 6h du matin pour faire du stop alors que le soleil n’abat pas encore sa chaleur à son plein potentiel. La journée de stop nous réconcilie avec l’hospitalité iranienne. Nous voyageons dorénavant avec un petit panier de victuailles, épices et de thé que nous offrons à ceux qui nous transportent. Sur la route, les échanges sont nombreux, alors qu’on partage notre panier, nos conducteurs le remplisse à leur tour de leurs petits cadeaux. C’est comme ça que nous récupérons deux sachets de safran cultivé par une famille. Notre trésor.

À peine arrivés à Kerman, une jeune femme, Sara nous aborde et nous offre des glaces. Sans que nous ne lui demandons rien, elle se met à appeler des hôtels pour nous, puis à vouloir organiser tout notre séjour à Kerman. Nous nous en sortons quitte en partageant un dîner dans un restaurant du centre-ville où nous recevons l’appel salvateur du cousin de Mohsen (notre logeur de Shiraz) qui accepte de nous accueillir chez lui.
De là s’entame un beau séjour à Kerman dans la demeure de Mohsen et Benhir, que nous soupçonnons être un couple homosexuel. Au milieu du désert, à Kerman il fait chaud. Nous reprenons le rythme des sorties en fin d’aprem pour apprécier la ville.

Nous séjournons une nuit dans le désert Dasht-e Lut, connu comme le lieu le plus chaud du monde. Effectivement, nous arrivons en pleine nuit dans ce haut désert de sel, et la température frôle les quarante degré. Aussi chaud que nos journées en ville, on se demande s’il est possible d’y mettre les pieds en journée. Autour d’un pique-nique festif iranien, nous passons une belle nuit à contempler le ciel de l’Est et le soleil levant.

L’approbation de l’extension de nos visas iraniens nous réjouissent. Nous décidons donc de rebrousser chemin vers le nord pour nous rendre dans la ville de Yazd. 400km de route désertique nous sépare de la ville. Nous rencontrons Reza et Baltazar, deux camionneurs revenant du Pakistan en direction d’Isfahan. Assis sur le tapis persan installé à l’arrière des sièges des conducteurs, nous partageons un de nos plus beau moment de stop. Cette rencontre est le partage d’un voyage, d’une route, que nous quatre explorons chaque jour. Une affinité très forte c’est construite en moins d’une heure.

A l’arrivée, nous sommes accueillis royalement et gratuitement dans un hôtel historique du centre ville. Pour la première fois, à notre rythme, nous découvrons cette cité. Il s’agirait de l’une des plus ancienne ville du monde après Ur en Mésopotamie. Construite entièrement en adobe (terre/paille), elle aurait prospérée par sa soie de très bonne qualité. Elle devient l’une des célèbres escales de la route de la soie depuis le XII ème siècle. On y découvre la religion zoroastrienne, qui rayonne dans la région.


De retour à Kerman, nous retrouvons nos habitudes et nos amis. On passe nos soirées dans un square isolé du centre ville, où toutes les âmes révoltées de Kerman s’y promènent. On y voit des joueurs de carte, des promeneurs de chien, femmes sans hijab, des transexuels, des apéros avec alcool, herbe et opium. Tout ceci est illégal.
Notre route continue vers le Sistan-Balouchistan. Cette région que beaucoup de perses nous déconseillent réputée comme dangereuse et très chaude. Pour ce qui est de la chaleur il n’avaient pas tord. On y parvient en bus de nuit, on nous avait expliqué que les baloutches armés pouvaient attaquer les véhicules et qu’il était absolument inenvisageable d’y faire du stop. En 500km nous passons par une vingtaine de check-point armé, notre bus sera fouillé. À l’entrée de la ville se tient un barrage militaire qui nous donne la vague impression d’arriver sur le front d’une guerre.
Zahedan est une ville situé à 50km de la frontière afghane et pakistanaise. Elle a donc l’allure d’une ville frontalière où se mélange les cultures, les langues, la pauvreté et la migration. Zahedan est la capital des baloutches. Cette ethnie traditionnellement nomade dont les terres sont aujourd’hui reparties sur trois pays Iran, Pakistan, Afghanistan, depuis l’établissement des frontières par l’Angleterre après la colonisation. Ensemble les Baloutches partagent une langue et une culture bien particulière. Leur immense territoire est à la fois désertique, agricole et océanique. Il regorge aussi de métaux rares tel que l’or, le cuivre, le charbon et l’uranium. On apprend vite que la culture balouche est complètement annexée par les gouvernements nationaux. En Iran il est interdit d’enseigner le baloutche et l’histoire du peuple. Dans les rues la culture baloutches se sonorise par langue qui est celle du quotidien, et par les tenues longues et colorées portées par la plupart des gens à Zahedan.


Pour sortir vers l’est de l’Iran, il nous faut demander un visa pakistanais. La suspicion de l’administration pakistanaise à l’égard des voyageurs est grande. Il nous faudra aussi, on le sait, traverser le Baloutchistan pakistanais escorté par des militaires. Une obligation mise en place par le Pakistan pour assurer notre sécurité, peut-être aussi pour que nous ne nous écartions pas de la route principale à la rencontre des baloutches. Nous estimons qu’il sera plus facile et rassurant pour nous de rencontrer d’autres voyageurs pour effectuer ce trajet militarisé. Nous rencontrons donc Anaïse et Nico et leurs trois enfants (Esteban, Santiago et Livia) qui voyagent depuis la Belgique dans leur camping car. Ils acceptent de nous prendre à bord sur la route baloutches et pendant les nuits dans les commissariats pakistanais. Peut-être aussi que notre caravane improvisée sera augmentée de Marcel un allemand de l’Est qui a pris la route en moto.





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