
Située à la frontière turco-arménienne et non loin de la Géorgie et de l’Iran, Kars a été pendant des siècles convoitée et occupée en raison de son emplacement stratégique. Aujourd’hui, la ville affirme son appartenance turque a bien des égards. On tombe amoureux de cette cité isolée et multiculturelle.
On traverse des hauts plateaux enneigés, puis de longues steppes où vivent quelques agriculteurs dans des bicoques en terre, avec leurs troupeaux de vache, pour être accueillis par la ville de Kars.
Aux portes du Caucase, la ville a été prisé pendant plusieurs siècles par de nombreux grands empires, qui ont cherché a s’implanter dans ce lieu stratégique (ancien point de passage de la route de la soi). La ville tombe aux mains des turcs en 1921 (sous Ataturk) , après avoir été le terrain d’affrontements entre arméniens, byzantins, mongols, ottomans, arabes et russes, au cours des siècles.

Les ruines de l’imposant château qui surplombent la ville, témoignent de son passé, riche et mouvementé. Ce fut jadis un centre de civilisations important où les peuples se sont succédés. Aujourd’hui en se promenant dans ces ruines, on sent se dégager un parfum de solitude, par les travaux de modernisations des alentours. Seule la forteresse, la mosquée et l’ancienne église rappellent les couleurs du passé. On y croise deux vieilles âmes qui viennent admirer les hauteurs de Kars. Du haut du chateau, la vue panoramique sur des kilomètres, traduit encore de la position stratégique de la ville.

Nous visitons un bâtiment qui nous semble être une église, mais qui s’avère être une mosquée. L’homme de ménage nous conte l’histoire de ce lieu particulier. Effectivement la Cami Kümbet (littéralement mosquée en forme de dôme) a été construite au milieu du Xe siècle par le roi arménien Bagratides Abas I, sous le nom d’ « Église des saints apôtres ». Ces apôtres figurent encore aujourd’hui sur la devanture de la mosquée. Ainsi construite comme une église apostolique, elle fut transformée douze fois par les différents conquérants de Kars. Les russes en ont fait une église orthodoxe. Aujourd’hui, les prières musulmanes sont orientés vers l’ancien mur orthodoxe où le signe de « Allah » est accompagné de la croix orthodoxe.
Ce retour au confins de la Turquie nous dépayse dans ces us et coutumes. Kars à 2000m d’altitude, est habitée par une diversité de visages. Les populations kurdes, azéries et alévies font vie commune tout en respectant les différents croyances et traditions. Musulmans sunnites, chiites ou soufis cohabitent pacifiquement. Pourtant la population kurde (majoritaire dans la région) subit des répressions sévères de la part du gouvernement d’Erdoğan et de l’armée turque.
Le paysage politique est complexe dans cette ville, notamment à l’aube des élections présidentielles (14mai 2023). La présence important d’électeurs du Parti nationaliste (MHP) issu de l’extrême droite et ouvertement anti kurde et témoigne du côté conservateur et traditionaliste de la région de Kars.

Un autre segment de la population est révolutionnaire et revendique un état kurde. Cette politique morcelée fait de cette région le lieu de nombreux attentats. Cela explique l’exclusion de Kars des guides touristiques, et par conséquent, des regards heureux et souriants que nous offrent les gens à notre passage.
Depuis notre arrivée, hommes et femmes viennent nous accoster dans la rue, notre apparence doit être spéciale, puisqu’iels nous interrogent sur nos origines et notre venue à Kars. Passant•es, vendeur•euses, théiers nous offrent compulsivement toutes nos consommations. On se fait rapidement des ami•es, avec qui nous allons écouter de la musique et chanter. Le contact humain est d’un naturel comme nous y avons rarement été confrontés. Seraient-ce les prémices de cette hospitalité de l’Est tant attendue ?
Kars est une ville assez jeunes malgré son emplacement isolé. Ce phénomène s’explique par le désir de remoderniser la ville dès 1990 en construisant une importante université « Kafka ». Elle a permis la venue de nombreux étudiant•es de toute la Turquie et de ses pays voisins turcophones tel que l’Azerbaïdjan et le Turkménistan. De plus Kars est le terminus du célèbre train turc reliant Ankara à cette dernière en plusieurs jours à bord. Ainsi de nouveaux cafés et restaurants ont ouverts pour répondre aux besoins de cette nouvelle clientèle.
Dans les rues, les hommes se tiennent tous par le bras, ils sont très tactiles entre eux. Térence peut faire l’expérience de cette familiarité, quant à moi, je suis abordée par les hommes avec beaucoup plus de retenue et de courtoisie.
Dans les montagnes de Kars, la météo est tournante, les matins sont très ensoleillée alors que les fins d’après-midi sont toujours pluvieuses. On a pris l’habitude de s’installer dans un salon de thé « Beyrut » très fréquenté par les jeunes, pour passer ces épisodes de pluie. Un grand samovar préparé le thé au feu de bois à l’extérieur. L’intérieur est décoré à la turque avec des mots des jeunes sur les murs. On y retrouve notre groupe d’ami•es qui prennent les instruments sur place pour chanter plusieurs heures.

On se rend compte que la musique et la chanson sont très importants dans cette culture kurde. Toutefois, attention à ne pas trop affirmer son appartenance kurde en chantant. Cela vaut à la changeuse Nûdem Durak des années de prison pour avoir chanter en langue kurde. En effet en 2015, alors qu’elle a 22 ans, elle est incarcérée pour 19 années, par le gouvernement d’Erdoğan, pour « propagande terroriste ». Loin d’être une figure exceptionnelle, Nûdem Durak est une kurde persécutée permis tant d’autres.
À cheval entre deux pays
En sortant de la ville, il suffit de rouler 30min pour se retrouver à Ani, ancienne capitale arménienne. Les steppes, les sommets enneigés et les oiseaux chantant, nous offrent un spectacle exceptionnel.

Nous arrivons avec surprise dans une cité en ruine bâtie entre le XI ème et XII ème siècle. Jadis surnommé la ville aux milles églises, on se balade sur les traces de ces anciennes civilisations. La cité chrétienne d’Ani a pendant des années dominée la région de l’Anatolie.

Dans le calme de cette ville archéologique, d’immense drapeaux turcs et arméniens se font face et nous rappellent l’hostilité des deux pays. Quelques gardes frontières en habits militaires déambulent. On sent que le conflit perdure depuis la décision turque en 1993 de fermer les 380km de frontière arménienne, afin de montrer son soutient à son pays allié l’Azerbaijan (dans le cadre du conflit du haut-Karabagh entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan).
Tout récemment la frontière turco-arménienne est réouverte au passage touristique, mais l’hostilité persistante entre les deux pays se ressent. En effet leurs différents politiques historiques restent loin d’être résolus, notamment par la non-reconnaissance des turcs du genocide arménien du début du XX ème siècle.
Finalement en déambulant dans ce site archéologique grandiose, on se rend compte qu’il illustre le nationalisme turc de la région. On remarque que seuls les bâtiments faisant écho à l’air ottomane et musulmane son mis en valeur (restauration et panneaux informatifs traduit en anglais). Quant aux bâtiments de l’ère chrétienne (plus nombreux) les pierres restent étalées aux sols…
