De Thessalonique tu retiendras les grandes artères parcourues par un afflux que rien n’arrête. Il y avait aussi la colocation d’Hugo et Anaé et surtout leur petit chambre dont ils t’ont prêté un bout de sol pour poser ton matelas gonflable. Vers midi vous êtes allé à la grande fac de Thessalonique, aux murs couverts de grafs, de dessins qui te galvanisent.

En partant tu te promets de revenir. Comme souvent. Y crois tu encore ? Tu avances. La journée de stop qui s’annonce a quelque chose de symbolique. Tu y penses depuis ton départ, comme si toute la première partie de ta route était tournée vers cette journée. Pour te donner de la force tu as lu des récits de traversées de la frontière turque. Tu as appris que le pont qui traverse la rivière frontalière est interdite aux marcheurs. L’armée turque ne rigole pas avec la sécurité. Tu lis aussi que les grecs ont construit un mur aux endroits où l’on pouvait traverser la rivière à pieds.
Quand tu descends du bus municipal il est 10h passé. Entrée d’autoroute. Tu marches un peu pour arriver à une station service. Sur les grands panneaux d’autoroute tu lis Καβάλα (Kavala) et İstanbul. Tu es sur la bonne route. Tu as ramassé un plateau de carton à côté d’une poubelle sur lequel tu traces le mot que tu te répètes pour ne pas l’oublier « Kavala, kavala,… ». Les voitures roulent vite et peu te remarquent. Les poids lourds sont légion, leurs conducteurs sont plus attentifs à ta présence, compatissent peut-être. Tu t’imagines grimper à l’échelle d’un de ces camions poussiéreux, t’asseoir confortablement sur la couchette du conducteur qui tracera en ligne droite jusqu’à Istanbul, arriver dans un entrepôt stambouliotte, aider ton bienfaiteur à décharger sa marchandise… Mais aucun ne s’arrête. Derrière toi les agents de la station service en combinaison jaune et rouge se marrent, ils scrutent ton impatience poindre.
Pourtant toi, tu es patient, tu observes le lieu où tu as échu, immobile dans une ville qui tourne.
À bien y réfléchir es tu bien quelque part ? Une entrée d’autoroute c’est un non-lieu un passage, amnésique, invivable. Un environnement standardisé et tout est au service de la fluidité logistique. Toi depuis ta station service excentrée tu viens à penser que personne ne daignera s’arrêter ici. En plus l’essence de ta station d’adoption est chère, elle a à peine plus de succès que toi. Les rares conducteurs qui s’y arrêtent font mine de ne pas comprendre ce que tu leur demandes.
Réussirez vous Shell et toi à faire dévier une voiture de son flux de toute vitesse pour lui faire accepter de partager cette traversée vers l’est ?
Raah… L’impatience t’a rattrappé. Ressaisis-toi, rappelle-toi que ce que tu possèdes en quantité, c’est le temps. L’attente t’a fait reprendre tes réflexes d’ex-urbain. Non tout ne doit pas aller vite, l’instantanéité c’est la stérilité. Ces voitures qui te fuient sur l’autoroute et le soleil qui cautionne leur indifférence ne te doivent rien.
Tu ne sais pas combien de temps passe encore avant que l’Audi noire s’arrête à la pompe. Un homme entre deux âges en sort. Tu remarques tout de suite son survêt bleu trop propre. Quand tu t’approches, ton panneau de carton en main, il comprend et t’invite à monter avec lui dans un anglais impeccable. L’adrénaline le l’auto stoppeur jaillit dans tes synapses effaçant d’un coup tes incertitudes et ton impatience. Tu t’assois à l’avant en décalant du pieds l’un des deux cappuccinos que ton conducteur s’est prévu pour la route. Sur le vide-poche à porté de sa main tu comptes huit cigarettes roulées avec application. Un prévoyant. Tu es en route.
Il vient d’Athènes et roule jusqu’à Alexandroupolis pour rejoindre un séminaire de compagnies d’assurances. C’est inespéré, Alexandroupolis est à une cinquantaine de kilomètres de la frontière turque. Alors vous roulerez ensemble pour plus de deux cent kilomètres. Tu prends tes aises, entrouvre la fenêtre, recule ton siège, pause ton sac à l’arrière. Ton hôte s’appelle Notis, un diminutif pour son prénom grec compliqué que tu ne retiens pas. Son anglais détendu il le ramène de Glasgow où il a étudié. Quand tu commences à te présenter, Notis contracte ce que tu as savamment nommé le « syndrome du conducteur ». Échauffé par la gratitude que tu lui montres, il surenchérit de générosité, et veut te prendre sous son aile. Il te propose ses clopes, un de ses cafés, la spanacopita qu’il a dans un sac plastique. Tu n’as pas faim et tu sais que la spanacopita (tourte aux épinards et à la feta courante en Grèce) peut être très écoeurante quand elle n’est pas fraîche.

Un temps mort. Tu as appris à savourer les silences dans les voitures des autres. Sans quitter la route des yeux, tu sais que vous vous observez tous les deux, vous vous sentez. En t’ouvrant sa portière, Notis t’a fait rentrer chez lui, dans son environnement. Alors tu es à l’écoute de son rythme, de ses mots, de ses mimiques. Tu remarques à l’instant que sur le volant, son index gauche bat une mesure mentale, à moins que ce soit un battement cardiaque. Un tapement répété, tenace. Tu découvres aussi que ses yeux sont plissés sûrement fatigué par la route, ou bien par des tracas que tu ne peux qu’imaginer. Pour remplir ce silence qui le gène, peut-être, Notis s’allume une clope. Il me propose de mettre de la musique, me demande ce que j’écoute. On parle Villagers of Ioannina City (VIC), ce groupe de stoned-rock Grec qui s’est fait connaître en reprenant des morceaux traditionnel de l’Epire. La région d’origine de Notis. La suite du trajet se fait en musique.
Le long de la route le paysage change. Les montagnes de pierre grise laissent la place à de larges plaines défraîchie. Ce n’est plus la Grèce des cartes postales. Au moment où vous entrez dans un tunnel couvert d’inscription graffées en grec, Notis t’explique le peu qu’il sait de cette région où il se rend pour la première fois. Ce dont des gens qui regardent beaucoup la télé, ils ont l’impression de devoir défendre la porte d’entrée de l’Europe et les confins de la chrétienté. Les gens qui regardent beaucoup la télé ça existe aussi dans ton pays, tu lui réponds.
Notis te dépose dans la rue principale d’Alexandroupolis, il est navré de ne pas pouvoir t’avancer plus, il a une réunion qui commence dans dix minutes. Il te donne sa carte et son Facebook. Tu le laisses à sa journée, reconnaissant.
Il te faut penser à la suite. En continuant à marcher dans les rues de cette ville méditerranéenne tu arrives à une gare à l’allure défraîchie. Au mur, une carte décolorée est scindée d’ouest en est par un trait noir représentant une ligne de train. Tu suis son trajet du regard. D’Alexandroupolis, la ligne se dirige vers l’est, se rapproche de la frontière mais la longe sans ne jamais la croiser. Bien plus haut, le trait s’échoue en Bulgarie. Au plus proche le train pourrait te déposer à cinq kilomètres de la frontière. Il est déjà seize heures passées.
Tu as bien du mal à t’imaginer à quoi ressemblera la suite de ta journée. Passeras-tu la nuit dans un bar de routiers miteux, sur un bord de route ? Réussiras-tu à regagner la Turquie avant la nuit ? Qu’est ce qui te fait espérer une nuit plus confortable de l’autre côté de la frontière ?
Le soleil hivernal, s’apprête à lécher les montagnes dans ton dos. Tu as l’impression de plonger dans le grand bain en montant dans le train pour Peplos. Tu n’auras plus pieds là bas, seul sans bouée dans l’inconnu frontalier. Le wagon dans lequel tu es monté est vide à l’exception d’un couple avec deux enfants parlant à mi-voix. Est-ce un trajet qu’ils ont l’habitude d’effectuer ? Tu aimerais savoir ce qui les a amenés dans le train Alexandroupolis-Bulgarie de 16h30. Tu comprends à leur regard qu’eux aussi sont curieux et qu’ils voudraient te parler. Vous savez que vous ne pouvez pas, vous ne partagez pas de langue en commun.
Le train te lâche au milieu de sa route.
La gare décrépite de Peplos se tient au milieu d’une large plaine parcourue par un enchevêtrement illisible de routes de terre. C’est à peine si les quelques maisons de parpaings et de taule réussissent à prouver que le village n’est pas totalement abandonné. Des chiens errants aboient, enragés de te voir traverser leur territoire. Leurs cris vains couvrent les regards silencieux dont tu ressens le poids venir de derrière les portes entrebaillées ou les rideaux tirés. Tu n’es pas le bienvenu. Tu te demandes comment traduire « je ne fais que passer » dans le rythme de tes pas.
Peplos se termine comme elle commencée, par de la terre en forme de route qui aboutit à l’autoroute que tu cherchais. Tu la découvres cernée de part et d’autre par des murs de grillages et minée de déchets. Ces derniers ont sûrement dû être semés par des conducteurs patientant avant d’arriver au poste frontière. L’autoroute est aujourd’hui une longue ligne droite quasiment vide. Les anses de ton sac à dos te serrent les épaules. Tu chantonnes à haute voix pour te donner de la force.
Il t’aura fallu une heure de marche le long de l’autoroute inhospitalière pour parvenir au poste frontière grec. Il y a des camions en ligne sur une centaine de mètres. Voyageurs contemporains par excellence, ces conducteurs ont peut-être chargé leur cargaison dans un port grec et font la route jusqu’aux grandes villes turques. Ils sont habitués à l’attente au poste frontière, un petit groupe partage un repas sur une table de fortune sur le bord de la route. Tu te sens tout petit, lilliputien dans le pays de Gulliver. En te voyant arriver à pieds un douanier grec te fait signe de couper la file.
Quand il te rend ton passeport, son anglais est juste assez bon pour que tu comprennes que l’armée turque refuse que l’on traverse le pont entre les deux frontière sans véhicule. Tu essaies de lui expliquer que tu voyages en marchant… Son regard a déjà regagné la série grecque diffusée par l’écran de son téléphone portable habilement posé sur sa machine de contrôle des passeports.

Derrière toi il y a un bâtiment en verre annonçant les promotions à durée limitée du duty free. Un grand car de voyageurs vient de s’y arrêter. Tu entends ses passagers parler coréen. Tu discutes avec le responsable du groupe, en voyage tout compris autour du patrimoine antique Gréco-romain sur les côtes méditerranéennes. Peut-être n’avait il pas annoncé à ses passagers le passage de cette frontière au prix d’une attente interminable et d’une fouille de leurs bagages.
Tu es là. Enfin sorti de Grèce mais pas encore arrivé en Turquie. Tu lèves le pouce sur le parking du duty free à faire ce que tu as inlassablement fait depuis ce matin : attendre et observer.
