Au début du mois de juillet nous avons obtenu nos visas. C’était un matin, après avoir répondu à des questions se voulant acides et déstabilisantes au consulat pakistanais. Travaillons nous pour le gouvernement , la presse, et d’ailleurs que pensons nous de la situation politique en France… ? Dans l’heure d’après, nous avons changé nos derniers rials iraniens en rupees pakistanaises au bazar de Zahedan, acheté du tissu baloutche pour se coudre sur nos vêtements et un chapeau du kashemir noir. Il est en laine chaude – certainement pas le meilleur choix pour la saison.
Puis on est parti avec la famille de cinq belges : les parents Nico et Anaïse et leurs trois enfants. Tout ce monde là est arrivé de Liège dans leur énorme camping car, taggé et coloré qui n’echoue jamais de faire tourner la tête des gens sur la route. Tous les septs nous entamons la cinquantaine de kilomètres en direction de la frontière. Un peu la fleur au fusil. Loin d’être préparé à ce qui nous attend…

Première erreur, nous arrivons trop tard à la frontière. Des exercices militaires spéciaux des deux côtés entraînent la fermeture des bureaux dès 14h. Déjà ceux qui se sont fait renvoyés du côté pakistanais rebroussent chemin, des valises sur le turban, des cabas en plastique dans les mains… Un douanier referme un petit grillage blanc et nous comprenons que nous passerons l’après-midi et la nuit sous un porche avec les douaniers iraniens. Ces derniers ont la gentillesse de nous ouvrir une pièce carrelée totalement vide, mais climatisée. Nous devons notre salut à cette drôle de salle car la température dépasse les 50°C.
Le lendemain nous avançons de 300 mètres pour passer la douane pakistanaise. Ce fut un moment très long, 5 à 6 heures, à aller dans divers bureaux et à attendre que l’on nous signe des documents. Fort heureusement, un douanier a la bonne idée de nous offrir du thé pakistanais : un thé avec quelques épices et beaucoup de lait et de sucre.
À notre grand étonnement il n’y a aucun ordinateur dans ce poste de douane. De grandes salles contiennent d’immenses bibliothèques de classeurs triés par années dans les quels chaque registre et chaque document est scrupuleusement rangé. Il y a aussi des coffres impressionnant sortis d’un autre siècle qui contiennent les saisies de douane. Nous referenons notre curiosité de fouiller tous ces trésors.
Nous dormons à à peine cinq kilomètres de là où on était la veille, du côté pakistanais cette fois. Plus précisément aux abords du village de Taftan dans un poste de police aux frontières. Les gars sont accueillants, on feuillette leur sorte de carnet scolaire où tous les voyageurs doivent laisser leur nom et leur origine, on échange des sourires puis un dîner tous ensemble.
Le lendemain matin, l’escorte en tant que telle débute. Il s’agit de partir tôt et d’avaler le plus de kilomètres par jour. Le camping car des belges bouge beaucoup, nous ne sommes pas très bien installés, la route va être longue et surtout la chaleur devient suffocante. Il faut dire que l’on traverse un désert aride. Notre paysage est fait de sable, de poussière et de roche. Nous arrivons à Quetta après plus de 13h de route, lessivés. L’escorte militaire nous abandonne d’abord dans un hôtel un peu minable. Les prix sont exorbitants, même pour dormir dans le camping car sur le parking. On se dispute avec le patron en essayant de négocie, il nous vire. Pas le temps de se demander où nous atterrirons, nous sommes cueillis par une Jeep de militaires qui nous amène dans un immense commissariat. Quelque paperasse alors que nous sommes à bout de force, puis l’on se couche.

Nuit pleine de mouches et de moustiques sur la moiteur de notre petite banquette.
Y a un papier à faire le matin, il s’agit d’accepter de se faire escorter jusqu’à Islamabad. Lou et Nico s’y collent pendant qu’Anaïse et moi patientons en jouant avec les enfants et ceux du commissariat. Ils sont nombreux ici, progéniture du personnel du commissariat. Il y a des chèvres aussi avec des oreilles qui pendent jusqu’au tas d’ordures sur lequel elles sont juchées.

Quand Lou et Nico finissent par revenir après plusieurs heures on comprend qu’il faut se préparer à reprendre la route. On négocie un déjeuner à la cantine du commissariat. Un dhal, des chapattis, du thé Massala, un riz Biriani.

Le gros camping car redémarre en tremblement. On met la clim à fond mais le thermostat dépasse toujours les 45°C. Le congélo est devenu une armoire à peine fraîche. Sortir de la ville, de son activité débordante, éviter les motos et les rickshaw colorés qui nous doublent de tous côtés, les vaches qui nous ignorent sciemment au milieu de leur route. Notre avantage, qui nous met un peu mal à l’aise, c’est qu’on est précédé par un 4×4 de militaires armés qui font des signes menaçant aux véhicules qui nous doublent du bout de leur mitraillette ou bloquent totalement des rues pour nous laisser passer.
Après Quetta, on se dirige donc vers le nord-est la route la plus directe pour Islamabad. On sait bien qu’on n’y sera pas ce soir, ni même le lendemain. Les escortes s’enchaînent. Souvent des Jeep avec deux hommes armés à l’arrière, parfois des petites voitures citadines, d’autres fois des scooter avec deux mecs et enfin les escortes sans véhicules : des militaires qui montent à bord du camping car et que l’on promène au rythme des secousses du camping car.

Pour garder un semblant de normalité, on continue à faire l’école des enfants pendant la route. Des exercices de maths ou de français qu’ils font de manière appliquée. Pour eux, rien ne leur paraît trop spécial, seules les fois où il faut descendre du véhicule pour signer des papiers ou prendre des photos leur rappelle qu’on n’est pas sur une route normale.
Une nouvelle nuit à Zhob dans un mini commissariat remplit d’hommes qui veulent nous serrer la main, puis nous réveiller à l’aube pour que l’on se remette en route.
Entre Zhob et la vallée de l’Indus, le paysage change. Jusqu’ici nous ne voyions que des plaines désertique entrecoupées de montagnes de roches. Là la végétation se développe, les montagnes deviennent majestueuses, les vallées se font escarpées. On ressent la fraîcheur des hauteurs. Les fenêtres grandes ouvertes, les poumons déployés et les yeux écarquillés, nous cheminons de plus en plus haut. À nos côtés d’énormes poids lourds peints et ornés de milles objets de décoration roulent à un maximum de vingt km/h. Les doubler devient de plus en plus périlleux sur ces routes qui serpentent. D’ailleurs il nous arrive de croiser des lieux d’accidents violents qui rétrécissent encore la route.

Nos nerfs sont de plus en plus à vif échaudés par ces heures sur la route, et les mauvaises nuits. Le ton monte à de nombreuses reprises avec les militaires. Nico qui conduit à longueur de journée essaye de leur faire accepter que nous n’avons pas besoin de leur protection. L’anglais de nos anges gardiens/ geôliers est hésitant mais suffisant pour affirmer avec aplomb qu’ils ne nous lacherons pas, et que nous ne pouvons en aucun cas visiter seuls les villes que l’on traverse. C’est donc contraint que nous parvenons à la vallée de l’Indus, puis à Dera Ismaïl Khan, ville à la frontière du Penjab. Nous avions le fébrile espoir de pouvoir quitter les militaires ici. Un espoir qu’un policier achèvera en affirmant qu’il nous faut nous rendre impérativement au commissariat pour passer la nuit. La ville serait dangereuse, il faut suivre les règles.
Finalement, le lendemain, les escortes successives nous laissent à l’entrée de l’autoroute pour Islamabad. La capitale est à 200km sur cette voie rapide très entretenue. Et pour cause il y a très peu de véhicules qui l’empruntent. Après des jours sur des sentiers de terre ou au milieu de la circulation urbaine, cette autoroute nous dépayse, un long fleuve de bitume tranquille.
Têtu que nous sommes, nous tentons de bifurquer en dehors de ce tracé rectiligne, nous répérons un temple bouddhiste et la sortie d’autoroute qu’il nous faudra prendre pour nous y rendre. Or, à peine sortis de l’échangeur d’autoroute, qu’une nouvelle jeep militaire nous rattrape. Les soldats à l’arrière nous font des grands signes. Le chef est contrarié d’avoir failli nous rater. C’est un homme imposant, au regard dur et au visage marqué de cicatrices. Son allure aurait pu être menaçante s’il n’avait pas cet air gauche et comique renforcé par sa casquette de soldat mal ajustée. Il refuse catégoriquement que l’on se rende à notre temple bouddhiste. Il propose cependant de nous accompagner jusqu’à un autre lieu digne d’intérêt touristique.
Encore une fois, nous payons cher notre confiance dans la parole de militaires pakistanais. Je suis intimement persuadé que notre homme aurait voulu nous faire plaisir… Mais en cette belle après midi, le lieu qu’il avait décidé de nous faire visiter était un barrage hydroélectrique sur l’Indus. L’ouvrage est assez récent et nous apprenons qu’il est le fruit d’investissements chinois. Mais il était trop petit pour être vraiment impressionnant et trop bruyant pour l’oublier dans ce paysage que ce monstre a durablement défiguré.
À bout d’imagination et d’arguments à l’égard des militaires nous aceptons notre sort : nous faire escorter docilement jusqu’à Islamabad… nous ne chercherons plus à contourner la surveillance des militaires ou de leur demander de dévier de leur autoroute monotone.
C’est ainsi qu’après cinq nuits passés sur la moiteur de la banquette du camping car et cinq jours à voir défiler un paysage inaccessible, nous arrivons à Islamabad.