9h on franchit les portes du café « Slozna Braća » (frères unis) de Gvotz accompagnés de Sanja. La pluie est tombée toute la nuit et ne semble pas vouloir s’arrêter. Malgré l’heure matinale, on se croirait en fin de journée, l’obscurité est pesante. Nous rentrons dans le café, une salle aux murs nus, l’atmosphère est opaque et sombre. D’un côté, un long bar, de l’autre deux tables rondes, sur l’une d’elle, une brochette d’homme est entassée : 5 ou 6 hommes corpulent sont installés sur les deux banquettes qui entoure la table, sirotant, café, rakja, et le fidèle verre d’eau des Balkans, cigarettes à la bouche. Ils nous regardent, hagards lorsque nous passons à leur côté. Par l’encolure d’une porte nous rentrons dans la pièce adjacente où il y a une table, et deux machines à jeux. L’odeur de tabac, le délavé des couleurs et la musique criarde aux sonorités étrangement indiennes forment un décors sans âge. On commande des cappuccinos. Pour se réchauffer. Aussi parce qu’on n’a pas vraiment réfléchi à ce qu’on boirai une fois au sec.

C’est le 18 novembre, fête nationale en Croatie, en commémoration de la Bataille de Vukovar. En 1991 en réaction à la proclamation de l’indépendance Croate, l’armée populaire de Yougoslavie et les forces paramilitaires nationalistes serbes tiennent le siège de Vukovar durant 87 jours. Cette bataille est la plus féroce et dévastatrice depuis la Seconde Guerre mondiale, la ville frontalière avec la Serbie, fut totalement détruite et le 18 novembre 1991, plusieurs centaines de personnes sont massacrées par les forces serbes. Un événement annonciateur des atrocités de la guerre de Yougoslavie. En ce jour férié, c’est au café que les gens se rendent, pour trouver de la convivialité et de l’alcool.
Ce lieu est l’un des plus simple, sans fenêtres, seul l’odeur de tabac froid décore les murs. Un jeu de fléchette et deux machines à sous, qui me semblent appartenir au passé, comblent avec peine le vide de l’espace. Les cafés sont très encrés dans la culture croate, et de tout les Balkans, nous dit Sanja. Reliquat de la période ottomane (1380-1878), c’est le café turc que l’on boit partout. Durant ses heures de travail, il est de la coutume de faire de nombreuses pauses dans les bistrots du coin, celles-ci peuvent durer plusieurs heures nous assure Sanja. On comprend mieux pourquoi nos trois hôtes de woofing sont étonnés de la vitesse à laquelle nous travaillons.
On pousse Sanja à nous parler de la Yougoslavie. Elle née d’un père croate et d’une mère serbe, à l’époque où le pan-slavisme commençait à pattée de l’aile. Quand les ethnies se sont déchirées dans une guerre sanglante et séparées en nations distinctes, il lui été difficile de choisir à quel camp appartenir. Un exemple que bien des personnes ont dû vivre lors de cette guerre.
L’Europe du Sud-Est, a une longue histoire de succession d’Empire. Après le recul des Ottomans, la région a été en partie annexée par l’empire Austro-hongrois. Le pan-slavisme, courant culturel et politique qui vise à construire un Etat indépendant réunissant les « slaves du Sud » (littéralement yougo-slaves) s’organise. Parmi leurs faits d’armes, le meurtre de François-Ferdinand prince d’Autriche-Hongrie (qui fit basculer l’Europe dans la Première Guerre mondiale). En 1929 est créé le Royaume de Yougoslavie. Puis la République démocratique de Yougoslavie en 1943 avec à sa tête le maréchal Tito. Sanja se rappelle avec nostalgie les années Tito, homme qui a su contenir tant bien que mal ce patchwork identitaire : les Serbes orthodoxes, les Croates et les Slovènes catholiques, les Bosniaques et Kosovares musulmans (en plus d’autres minorités comme les juifs, les allemands balkaniques protestants, les albanais…). Le communisme de Tito, se voulait indépendant de l’air d’influence occidentale et de celle de l’URSS. Pour Sanja, c’était un moment de fraternité. L’économie était prospère et les industries nationalisée. Toutes personnes actives pouvait disposer d’un logement et de tickets alimentaires et médicaux, « tout ceci sans échanges monétaires » nous dit-elle enjouée. Pour que tout cela tienne la presse était contrôlée, la liberté d’expression inexistante, les prisons politiques grandes ouvertes. Ceux qui se retrouvent mis sous verrous sont en grande partie les nationalistes, qui commencent à revendiquer le détricotage du patchwork. À la mort du charismatique Tito en 1980, les liens craquent progressivement. Les nationalismes marquent un tournant dans l’histoire, et emmènent les régions dans de les guerres d’indépendance se muèrent en nettoyage ethnique de 1991 à 2001.
Nous avons bu nos cappuccinos d’une traite, seule Sanja conserve son breuvage, une cigarette à la bouche, nous racontant l’Histoire avec son anglais hésitant. Je me sens totalement dépaysée dans ce café fumeur, expérience que j’avais pratiqué il y a quelques années au Maroc. Sanja m’explique qu’il y a quelques années le gouvernement a souhaité interdir la cigarette dans les cafés, mais cela n’a pu être mis en place car les croates refusent d’y adhérer. Alors les cafés avait mis en place des tables fumeurs et non-fumeurs, mais celle-ci étaient installée dans la même pièce. Cette expérience nous fait rire.
Au bout d’une heure, la pause croate terminée, nous repartons au travail.