Un camion arrive à Blatuša, ses phares nous éblouissent dans un crépuscule pâle, le gravier crisse sous ses pneus. Ses quatre passagers en descendent : Clément, Marion et leurs deux chiens. D’un saut amical Lego et Moon nous saluent en nous grimpant dessus. Lou se surprend elle même à caresser ces bêtes, pendant que je fais mine d’être à l’aise, tout en nous présentant au jeune couple.

Les chiens ne nous attendent pas pour prendre place dans le lieu, à force d’aboiements, de bondissements, de glapissements. Nous les suivons et ouvrons la porte de l’appartement que nous occupons depuis deux semaines. Avec l’excitation de pouvoir, enfin, accueillir des voyageurs chez nous, nous leur montrons la cuisinière à bois qui nous réchauffe, le winter-garden que nous construisons et la serre qui nous nourrit. Clément, qui n’y tient plus nous ouvre les portes coulissantes de leur maison roulante pour nous faire visiter leur petit intérieur.
Dans leur camion aménagé sur mesure, Marion et Clément ont des tiroirs à couvert, des placards à vêtement, des caisses remplies d’activité, un frigo plein à craquer, des étagères à outils électroniques avec batteries de rechange, une réserve de croquette pour l’année, un poêle à bois, auxquels s’ajoutent de-ci de-là des d’accessoires pour chiens : tous les espaces de cette habitacle exigüe sont intelligemment comblés. Leur camion est leur cocon, ils l’ont fait à leur image. Sur les murs sont patafixés des souvenirs de leurs familles, des photos de leur rencontre et de leurs ami•es. On y sent le confort et une sécurité encombrante.
À un moment c’est l’heure de trinquer. Au chaud de notre chambrette, nous agençons la table pour rentrer tous les quatre. Clément prépare des rhums arrangés pendant que nous faisons connaissance. Lou et Marion se sont rencontrées virtuellement, dans un groupe de voyageuses. Ils vont vers la Mongolie, nous aussi. C’est ainsi que Lou a engagée la discussion. Notre adresse croate leur sera utile pour recevoir une pièce de rechange pour leur camion. C’est ce qui les mène à notre rencontre à Blatuša.
Nous avons perdu l’habitude de boire, l’alcool nous déséquilibre, la chaleur du feu de bois nous étouffe. Dîner tard aussi, on avait oublié. Hier à la même heure nous étions déjà au lit. Nous comprenons qu’il faudra reprendre un rythme noctambule pour les prochains jours. Sans repis nous ouvrons une bouteille de vin pour accompagner une recette croate que nous venons de découvrir : la pizza-polenta. Faite une pâte consistante à base de polenta et recouvrez là de ce que vous pouvez glaner de coulant, goûteux et fondant sur les étagères de votre frigo. Je crois que la recette est réussie. En tous cas y a bien ce goût de satiété qu’on ressent à la fin des repas Croates.

Les discussions sont de plus en plus prenantes, les vies que nous avons laissés en France, nos projets futurs, nos manières de voyager… sans se le dire nous constatons aussi ce qui nous sépare. Leur cocon-camion est un 4×4 qui roulera sans difficultés sur les pistes les plus escarpées et il résistera à toutes les intempéries. Confort encore. Leur téléphone regorge d’applis hyper pratiques, et leur gps se hérisse de points formant des couloirs étriqués au milieu des paysages qui s’étendront pourtant par delà leur tracé. Securité redoublée. Marion et Clément ont fait le choix de ne pas avoir à dépendre des autres de pouvoir avancer toujours dans des espaces grandioses. Ils on construit leur voyage à deux, avec leurs chiens à travers un continent qu’ils parcourent de lieux en lieux sans s’embarrasser de rencontres trop longues, trop engageantes. Ça les retarderait.
Quand des voyageurs occidentaux se rencontrent il y a cette sorte de complicité obligée qui s’installe dans les rapports. On sait ce que c’est que la France, les réflexes jacobins, on connaît les passages obligés dans les conversations… les « sinontufaisquoidanslavie » qu’on ne saura contourner et qui rappellent qu’on ne s’échappera pas comme ça de l’orbite de notre (t)erre. On justifie par des mantras de développement personnel ou on raconte par habitude ce qui nous y a amené si loin, ce qui nous a mis en route. On se donne de bons tuyaux, les lieux qu’on voudra pas louper sur notre trajet, hérités c’est sûr du récit désabusé d’un voyageur-blogueur-influenceur, ou d’un cousin qui lui aussi après ses études à décidé de faire un break. Au moins les voyages ça a l’avantage de se recycler. Les tortues de mer n’en meurent pas – dans la plupart des cas.
On est content, il faut l’avouer, de passer du temps avec Clément et Marion. On apprendra beaucoup à leur côté. On réfléchira aussi ensemble auprès des feux de camp qu’on allumera les soirs au bord des rivières – aux choses qu’on a quitté de nos vies « d’avant », à ce qu’on imagine pour la suite « après »- le retour, après avoir trouvé une raison de s’arrêter… On n’y pense pas trop nous, on est souvent pris au dépourvu, comme en flagrant délit de l’irresponsabilité de ne pas savoir donner de but à notre trajet. On construit des réponses décousues en fonction de ceux qui posent la question, en fonction de ce qu’on a vécu les jours précédents. Peut-être qu’avec tous ces bouts de bibelots on construira un jour une belle commode qui tiendra debout toute seule, on pourra affirmer solidement « voilà ce qu’on est venu chercher en décidant de prendre la route. »
Clément et Marion nous ont trimbalés dans leur camion, eux devant à s’échanger le volant et le GPS, nous derrière sur leur canapé roulant à combattre notre mal des transports. Enfin, on a pu voir les routes Croates sans se préoccuper de se comporter en bons autostopeurs bavards-mais-pas-trop et inquiets dès qu’on s’écarte des axes principaux. Pendant ces quatres jours de route avec eux, il faut l’avouer on s’est laissé bercer. On a aussi découvert le plaisir du bivouac quand on voyage en camion. La possibilité de parcourir des sentiers la nuit pour trouver un bord de rivière difficile d’accès, un sous-bois isolé qui révélera ce qu’il a d’emerveillant au petit matin.
Tous les quatre nous nous rendons à Pletvice, parc national Croate réputé pour son alternance de lacs étagés entrecoupés de cascades vertigineuses. Pour y accéder il faut acheter un ticket … ou bien contourner queue et entrée par la forêt pour le visiter gratuitement. On dévale donc les pentes boisées cachés par la végétation en se demandant parfois si les cratères que l’on voit partout autour de nous sont des traces d’explosions de mines ou de chutes d’obus.

Les cascades de Pletvice semblent être l’œuvre d’un peintre romantique allemand ayant représenté avec exagération la violence de la nature pour en faire ressortir sa beauté. Le déchaînement de l’eau se frayant un chemin par la force au milieu de la végétation et de la roche est encadré par une forêt qui semble chuter lentement mais continuellement dans les lacs étendus. On est content de venir ici en automne, les visiteurs sont peu nombreux et l’humidité et le froid qui dénude la nature ajoute au spectacle. Moon et Lego peuvent se défouler, Marion et Clément les retiennent poliment quand on croise d’autres passants, s’affranchissant d’un « hi! » qui n’engagera jamais une discussion. Nature grandiose, leurs chiens, eux deux. C’est comme ça qu’ils sont bien, qu’ils se voient d’aller de cascades en villages troglodytiques, de forêts de pins en déserts rocailleux. Traversant des paysages qu’ils s’imagineront sans histoire. Avec les humains qu’ils croiseront sur leur routes ils pourront échanger, négocier un visa, s’amuser – pourquoi pas, mais ils éviteront absolument, à moins d’y être contraint de se dévoiler, de cohabiter, de se projeter ensemble… tout est dans ce regard fait de silence qui suit les « hi! », interchangeable avec un sourire sec ou un rappel à l’ordre à leur chien.

Notre tour en camion dure quatre jours après lesquels Marion et Clément nous ramènent à Blatuša. Nous retrouvons notre chambre chez le père de Danijela, notre poêle. Demain il faudra se lever tôt pour retrouver Sanja, l’aider dans sa maison qu’elle veut réaménager après sa séparation, la soutenir et échanger durant nos longues pauses café. Alors que nous l’aidons à terminer la cuisine, Marion et Clément nous appellent. Ils ont allumé le camion prêts à reprendre la route. On les remercie une dernière fois de nous avoir permis de nous échapper quelques jours, de nous avoir montré ce que c’est que la vie en camion. Quand ils démarrent, on comprend sans même se le dire qu’on a hâte de reprendre notre voyage à nous. Notre route à nous est immobile pendant encore deux semaines, à Blatuša, un village qui n’a rien de grandiose, de romantique ou d’original. Un village qui devient même plutôt désagréable à nos corps avec ce froid qui s’installe et cette humidité qui hante tout. Mais où on a ici nos habit-udes, nos amis et leurs récits.
Nous retrouvons Sanja qui nous attendait dans sa cuisine, le cendrier à portée de clope, la risotto Croate fume dans nos assiettes. Nous mangeons tous les trois avec appétit.