Retenus à Besham

Il faut qu’on vous parle de Besham. Certainement vous n’en entendrez parler nulle par ailleurs. Aucun blog de voyageur, guide touristique ou autre curateur ne vous aura présenté Besham au Pakistan. À nous non plus d’ailleurs. Nous avons découvert le nom de ce petit bourg la première fois sur notre carte numérique.

Ambiance : il est 4h30 du matin, un policier sur le siège en position incliné de sa Jeep brise nos rêves de monter vers la haute montagne. Il a un arrêté ministériel qui lui commande d’interdire tout déplacement d’étrangers au delà de sa casemate de contrôle installée sur la route. Le chauffeur de notre bus est contri, compréhensif de notre tristesse. Sept heures à partager les ornières, les virages et les soubresauts de la route depuis Islamabad, ça rapproche. Et là, sur les écrans lumineux de nos téléphones, le mot « Besham » s’affiche : le village que l’on a dépassé de cinq kilomètres la demi heure d’avant. Le bus et tous ses passagers font demi tour pour nous y déposer.

Au premier plan l’Indus, au second Besham

Cut. Besham. La même matinée, un peu plus tard. On ouvre les yeux difficilement. Au plafond les pales du ventilateur se sont arrêtés à cause d’une panne de courant. Nos estomacs vides nous intimement l’ordre de sortir de notre chambre sans fenêtre. Dans le hall démesuré de l’hôtel plusieurs hommes nous abordent d’un « Salam halekum » souriant. Certains partagent un repas et nous invitent à nous assoir parmi eux. Nous les remercions et sortons au grand air. Tout de suite à gauche dans une bicoque de parpaing à moitié construite – ou à moitié deconstruite – des jeunes hommes cuisent du pain. Des naan ronds et plats, ce sont les alliés de n’importe quel plat au Pakistan que l’on mange sans couvert en pinçant les aliments au milieu de parts de naan.

La rue se poursuit par un pont sur l’Indus. Le fleuve gris aux couleur de la pierre des hautes montagnes est agité. Il court vers le sud, il dévale le pays en direction de la mer d’Arabie où il trouvera enfin son repos. Sur le pont d’autres ont déjà atteint une forme de tranquillité éternelle, ce sont les vaches qui s’étendent au soleil quand elles ne décident pas de traverser la route avec toute leur nonchalance bovine.

Nous remontons la rue et déjà l’agitation du centre ville nous avale. D’un côté des poules en cage attendent d’être décapitées pour être préparées sur commande; de l’autre des vendeurs de rue empilent leurs mangues et leurs pêche qu’ils aspergent d’eau qu’ils collectent dans un caniveau bordant la route. Une seule goutte de cette eau suffirait à nous tordre de douleurs gastriques pour la semaine.

Autour de nous, les enfants vont et viennent avec leurs sandales en plastiques trop grandes. Les hommes jeunes s’afferent à réparer, nettoyer, vendre, acheter, ranger, compter… Les vieux aux crânes couvert de chapeaux colorés, brodés ou tricotés contemplent ce bazaar (centre-ville) qu’ils connaissent si bien.

Zoom inattendu sur une chèvre noire au milieu de la route qui se moque des motos et des camions qui la frôlent.

Une certaine de mètres de cette cohue nous mène au restaurant Al Hayat. Ce boui-boui d’apparence identique à tous les autres renferme un secret que les nons initiés ne sauraient deviner. Un de ses cuisiniers est l’intermédiaire de toutes les compagnies de bus qui transitent par Besham. C’est le chauffeur de notre bus d’hier qui nous l’a dévoilé, nous lâchant un énigmatique « for next bus, go to Al Hayat restaurant« . À notre cuisto nous commandons un dhal, deux naan et deux billets pour Gilgit – la grande ville porte d’entrée de la vallée de Hunza, notre objectif final. Nous luis expliquons que nous ne pourrons partir que dans trois jours compte tenu de l’arrêté ministériel qui nous empêche de nous déplacer avant.

D’un seul geste, notre homme chasse les mouches qui tournent autour de ses casseroles, verse une louche de dhal dans une petite poêle et y rajoute deux piments verts émincés.

On partage notre assiette sous le regard attentif des autres clients. Nous, ce qui attire notre attention ce sont les allers et venues des clients et des serveurs autour d’un petit miroir devant lequel ils se recoiffent avec un peigne en plastique en libre accès. Au Pakistan, le savon est souvent absent des lavabos mais le peigne en plastique ne manque jamais à l’appel.

Au moment de sortir une centaine de roupies pour payer notre déjeuner, notre cuisinier-agent de voyage nous propose de repasser le lendemain, le temps qu’il se rencarde sur les places restantes dans les bus de dimanche. Ce genre d’interactions nous fait retrouver le plaisir des rapports interpersonnels. Ce que l’on réserverait, comparerait, achèterait sur internet via une plateforme froide et générique, ici passe par le contact humain, dans tout ce qu’il a d’incertain, inégalitaire ou compliqué. On a partagé bien plus et bien plus fortement qu’une simple réservation de ticket de bus.

Nous sortons du restaurant. Comme s’il n’attendait que ça, un homme en noir nous salut. En chinois. C’est un des employés de notre hôtel, il nous a reconnu de vu. Il faut dire qu’on ne passe pas inaperçu avec nos airs proprets. Sauf qu’il est persuadé que nous sommes chinois. Il nous faut lui jurer trois fois que nous sommes français pour qu’il accepte de nous répondre en anglais.

Il veut nous amener sur sa vieille moto japonaise dans un « bel endroit ». Nous on s’est juré récemment de faire l’effort d’être plus ouvert aux propositions de ceux que l’on croise. On sait bien qu’en montant sur sa moto on se fera un ami qui nous ouvrira peut-être un monde d’histoires ou d’aventures anodines qu’il voudra nous partager. Se faire un ami en voyage vaut plus que des heures de lecture de guides touristiques.

Au bout du troisième coup de pédale, le moteur consent à démarrer. En quelques minutes nous sortons du village. Sur un terrain vague, des adolescents jouent au criquet sous le regard d’une foule qui s’amasse sur des murets de pierre. Nous descendons en trombe en direction d’un petit pont. Devant sa casemate, un policier nous fait des signes. S’ensuit une discussion en pashto la langue locale avec notre conducteur. Le ton est détendu, les deux hommes semblent se connaître. À l’issue de la conversation l’agent nous demande des copies de nos visas pakistanais. Nous comprenons que la moto de notre camarade n’a pas le droit de passer le pont, n’ayant pas de papiers en règle ; et que vous devront marcher accompagnés d’un policier armé. Question de sécurité.

Nous n’imaginions pas notre trajet au Pakistan aussi contraint par l’administration policière. Rien n’est définitivement rédhibitoire, bien sûr nous survivrons à ces trois jours contraints à Besham, bien évidemment être accompagné d’un policier armé pendant notre promenade ne nous gâchera pas la vie… mais avoir sans cesse l’impression de devoir décliner notre identité, notre pays d’origine, d’avoir le sentiment d’être surveillé, ou tout simplement d’être considéré différemment des locaux qui peuvent aller et venir à leur guise nous fatigue. On s’échange un regard avec Lou. on s’est promis de prendre les choses du bon côté. Cela va avec notre désir d’ouverture aux autres.

Finalement nous poursuivons notre route à quatre. Notre ami de l’hôtel ouvre la marche, et le vieux policier, sa mitraillette accrochée en bandoulière nous suit de près. C’est l’heure à laquelle les chèvres descendent des flancs verts de la montagne. De jeunes bergers surveillent que toutes restent dans leur rang. Des enfants s’amusent à faire dévaler la pente à leurs pneus de caoutchouc. Des vieux collectent des herbes sauvages qu’ils reconnaissent au milieu de prairies abruptes et luxuriantes.

Nous parvenons à un point de vue sur Besham, de l’autre côté du fleuve. Là simplement assis sur le bord de la route, le village nous paraît presque beau. Nous sommes touchés par l’attention de notre guide improvisé. Il ne demande rien en retour que de partager ce moment de plénitude hors du temps.

Au terme de nos trois jours à Besham, nous sentons dans nos tripes que nous avons été acceptés par les habitants. Nous n’avions pas demandé à nous arrêter ici. Eux non plus n’ont jamais exigé de voir nos silhouettes intimidantes d’occidentaux défiler dans leurs rues, ou de se voir imposer notre anglais imparfait pétri d’accent français. Pourtant nous nous sommes acceptés réciproquement.

Baissée de rideau sur notre départ en bus. Notre ami cuisinier finit de ficeler nos sacs sur le toit. Je le serre dans mes bras pour lui dire adieu.


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