Nuit du 26-27 juillet 2023
Enfin décidés à quitter Islamabad et Rawalpindi, on prend la route en direction de l’Himalaya pakistanais.
Démunis de nos passeports laissés aux mains de l’ambassade indienne pour le traitement de nos visas, nous partons avec de nombreuses copies de nos visas pakistanais qui feront office de laisser-passer face aux nombreux check-point militaire.
La Karakoram Highway est réputée comme « la route la plus dangereuse du monde ». Reliant la Chine (Xinjang) à Islamabad puis à Karachi pour son entrée dans l’Océan indien. Le poste frontière entre Chine et Pakistan sur la Karakoram Highway est le plus haut du monde, s’élevant à plus de 4000 mètre d’altitude.
Sans avoir la prétention de monter jusqu’au plus haut point de la frontière chinoise, nous souhaitons aller nous ressourcer autour des glaciers et des hauts-lieux du Pakistan, dans les vallées de Hunza et Passu.
À Islamabad on fait plusieurs stations de bus pour trouver des places en direction de la vallée de la Hunza. Les trois premiers bureaux nous annoncent que les bus sont pleins jusqu’à la fin du mois. Déçus, nous partons marchander avec des petites compagnies installées dans la rue. Aux côté du bus, une table est disposée pour qu’un homme hèle des passagers. La compagnie Silk Road nous propose un voyage. Départ dans 1h. Je m’installe dans la salle d’attente réservée au femme pendant que Térence va décharger des bidons d’essence avec les hommes. Quelques minutes plus tard, notre compagnie s’excuse mais ne peux pas nous amener jusqu’à Hunza. Les billets remboursés, on repart en quête d’un nouveau bus.

Cette fois-ci la compagnie Morning Star nous accueille, mais le terminus sera Gilgit à une centaine de kilomètre de Hunza. Nous devrons prendre un autre bus pour nous y amener. Deal effectué, départ 20h. Nous attendons en grignotant des samosas achetés dans une petite guitoune du coin. À 20h le temps a changé. Des éclairs zèbrent le ciel. On observe les mini-bus se charger sur les toits, cartons, moto, hommes et bêtes y sont hissés.
Au moment du départ, notre compagnie nous annonce qu’elle annule son voyage par manque de passagers à cause du signal téléphonique surchargé du fait de la fête musulmane d’Achoura. Ils ne peuvent recevoir les réservations de leurs clients et le grand bus que nous devions prendre est quasi vide. Dans l’embarras on se demande quand pourrons-nous enfin quitter cette ville.
On nous déclasse vers le mini-bus d’à côté. Cette fois-ci pas de compagnie. Juste un vieux car rempli de sinnogrames. Sur le toit sont empilés des kilos de bagages et colis qui montent à deux ou trois mètres au dessus du bus. Rapidement on compte le nombre de passagers, nous sommes plus que le nombre de siège. On se demande comment nous allons tous et toutes rentrer dans ce petit habitacle. Au programme cinq cent kilomètre de route sinueuse et au moins treize heures de trajet.
La pluie s’abat sauvagement dans la ville. En quelque minutes un torrent s’écoule dans les rues. Les gens ne semblent pas inquiet et continuent de déambuler, trempés, de l’eau au dessus des chevilles, dans les rues noires de la ville.
Nous démarrons à 21h, serrés sur des strapontins pendant que d’autre restent debout. Il me faut quelques minutes pour arriver à fermer ma fenêtre, ce qui me vaut d’avoir la partie droite du corps trempée. Enfin, dans ce paysage nocturne, on regarde la ville inondée et on s’imagine se réveiller dans les vallées de l’Himalaya.
La nuit est entrecoupée de réveils. Un homme dort sur l’épaule gauche de Térence. On est secoués de gauche en droite par les virages des routes montagneuses. On traverse la première grande ville Abbottabad. On se rappelle que c’est ici que Ben Laden a été retrouvé et assassiné après quatre ans de vie paisible loin des radars américains.
Maintenant on fait des bons à l’arrière du bus. Bien que le chauffeur tente d’esquiver les nis-de-poule, ceux-ci sont trop fréquents pour les éviter. J’imaginais la Karakoram Highway comme une route très bien entretenue, car elle est sous l’administration de l’armée, et est la plus empruntée du Pakistan. Je me trompais.
À 4h du matin, au abord du village de Dubair nous sommes arrêtés par un nouveau check-point. Mais cette fois nous ne pourrons pas repartir.
Depuis ma fenêtre j’aperçois venir le commencement des problèmes. Le visage de nos chauffeurs a changé marqués par l’inquiétude et l’embarras. J’ouvre ma vitre, il m’explique que nous devons retourner à Islamabad. Je réveille Térence qui roupille à mes côtés et j’escalade les passagers pour accéder à la sortie et discuter avec l’officier de police.
Il est installé, quelques mètres plus loin, sur le siège conducteur de sa jeep. Ses pieds sortent par la fenêtre ouverte et reposent sur le rétroviseur. Sur le siège passager repose son arme. Affalé dans son siège, son ventre rond mis en avant, il ne se redresse pas en notre présence. Quand à moi, les yeux embaumés, je tente de reprendre mes esprits et remettre convenablement mon hijab qui me couvre la tête et le haut du corps.
Dans un anglais hésitant il me redonne la consigne que nous ne pouvons continuer sur cette route et que notre retour à Islamabad doit être immédiat. J’essaie d’abord de comprendre la raison, et lui explique que de nombreux touristes vont et viennent à Gilgit et qu’il est de notre droit d’y aller. Sans me répondre il me tend nonchalamment son téléphone où un arrêté gouvernemental est posé empêchant le passage d’étrangers dans la région jusqu’au 30 juillet.
Térence arrive et à son tour et tente de négocier notre passage, en soulignant que nous sommes des humains comme tous ces autres pakistanais•es qui empruntent cette route. Nous insistons sur le fait que nous avons fait la route depuis la France pour visiter ces montagnes.
Sans la moindre émotion dans son regard l’officiel nous redit que nous ne passerons pas, et que la route nous sera réouverte dans trois jours. Exaspérée, je lui dis que nous n’allons pas retourner à Islamabad et que nous allons camper dernière sa jeep jusqu’à ce qu’il nous réouvre la route. De là, il me répète l’interdiction de camper ici, et nous propose de séjourner dans un hôtel à Besham, ville la plus proche. Il clôt la discussion.
Embêtés et déçus, nous sortons nos affaires du bus, afin que les autres voyageurs•euses puissent terminer leur route. Mais l’officier à donné l’ordre au chauffeur de nous ramener à Besham dans un hôtel. Ainsi, notre habitacle fait demi tour sur une trentaine de minutes. Nous vadrouillons sur cette route sinueuse où la falaise s’étend en profondeur, au bord de nos fenêtres, le jour s’est levé sur la montagne, nous contemplons le paysage avec de la nostalgie dans l’âme.

Enfin, le bus nous dépose devant le premier hôtel de la ville. Négocie le prix de la chambre avec nous, puis nous glisse leurs numéros de téléphone avant de reprendre les 200 kilomètre de route montagneuse vers Gilgit.
Pour nous ce matin, l’aventure sur la Karakoram Highway s’est arrêtée. Nous sommes confinés trois jours dans ce village que nous prendrons le temps d’apprécier.
Besham est une petite ville de campagne, habité par la minorité pashtoune venant du Pakistan et d’Afghanistan. La frontière n’est pas loin et depuis le coup d’état soviétique en 1978 suivit de l’annexion des talibans, de nombreux afghans sont réfugiés dans cette province. Nos quelques mots d’ourdou s’avèrent inutiles, il nous faudra ici apprendre le pashto.

Bientôt, inch’allah, la route du Karakoram nous ouvrira ses portes vers les contreforts de l’Himalaya.