Quinze tonnes et deux auto stoppeurs sur une frontière.

Le jour se lève sur Borjomi et nous avec. Borjomi est une petite ville du sud de la Géorgie. Son musée riquiqui qu’on a visité hier réduisait l’histoire de la ville en deux étapes dignes de l’intérêt du visiteur : 1- un centre artisanal important à l’âge de pierre puis à celui du bronze à la préhistoire ; 2 – l’âge thermal de la ville depuis la fin du 19e siècle, et sa production d’eau gazeuse. Soit. On a aussi apprécié un bout de son grand parc naturel regorgeant de randos.

Nous faisons notre sac en vitesse, nous avons beaucoup de route de prévu et craignons la pluie en après-midi. Le temps de parcourir un bout de l’artère principale, nous débouchons sur la gare de bus. Deux mamies chargées de leurs sacs du marché attendent avec nous sur le bord de route. On se répète avec des gestes de doigts dans l’air, la graphie de notre destination dans l’alphabet géorgien ვალე (Vale). Quatre lettres qu’il nous faudra déchiffrer sur la pancarte de la matruska (petit bus local) que l’on attend. Si nous allons là bas c’est que c’est le dernier village géorgien avant la frontière turque.

Nous montons vers 9h40 suivis par nos deux mamies. L’une d’elles, la mine souriante, s’installe aux côtés de Lou. Toute la Géorgie semble contenue dans ce trajet de matruska. Du chapelet de bois accroché au rétro, des signes de croix réalisés compulsivement à chaque monastère croisé sur la route, une route jalonnée de troupeaux de vaches en liberté, des hommes blagueurs à l’avant du bus, le conducteur vociférant contre les camionneurs turcs qui ne le laissent pas les doubler…

Le bus s’arrête dans le centre-ville d’Akhaltsikhe, un gros bourg avec un marché important, à une vingtaine de kilomètres de Vale, une trentaine de la frontière turque. Il n’ira pas plus loin, il nous faudra continuer en stop.

À peine extirpés de la cohue du marché, un premier conducteur nous prend en stop pour quelques kilomètres, il est ravi de pratiquer son anglais. Il est navré de ne pas pouvoir nous conduire jusqu’à Vale. Sa grand-mère l’attend.

Nous patientons au carrefour reniflés par deux chiens errants, aussi étonnés que nous de notre rencontre sur ce carré d’herbe perdu en rase campagne. Nous furent reniflés sans répit jusqu’à l’arrivée d’une petite camionette. Son conducteur est Arménien. Il parle arménien, russe et géorgien mais très peu anglais. On s’excuse de la pauvreté de notre vocabulaire georgien. On lui demande de nous enseigner quelques mots d’Arméniens, qu’on oublie malheureusement presque aussi tôt.

Notre petite camionette nous fait passer Vale d’une traite. Le village semble vidé de ses habitants. Nous sommes finalement lâchés à un croisement. Sept kilomètres de petite route désertée nous séparent toujours de la frontière. Étant donné l’étroitesse de la route nous avons peu d’espoir de retrouver d’autres voitures.

Pour nous garder du courage et avoir l’impression d’avancer, nous décidons de nous mettre en marche. Direction sud-est.

Comme l’air est encore très doux, on se dit qu’on part pour une belle rando, ça nous donne de la contenance. En effet les paysages verts de la Géorgie se développent devant nos pas.

Nous sommes en passe de franchir les dernières habitation de Vale, quand un papy géorgien nous lance un « gamarjoba » (« Salut ») aussi joyeux qu’inattendu. Le petit père prennait l’air assis sur le palier de sa maison. En faisant un geste dont on ne comprend pas le sens, il s’engouffre dans sa masure. Au bout d’une minute pendant laquelle on ne savait pas trop si on devait l’attendre ou continuer notre chemin, le papy sort accompagné de sa femme et d’un sac de pommes. Les fruits sont pour nous, son geste nous fait chaud au cœur et nous galvanise.

On peut dire que ce sac de pomme et de confiance a porté ses fruits car quelques secondes après, un poids lourd noir immatriculé en Azerbaïdjan s’arrête à notre niveau. D’un geste, son conducteur nous invite à gravir l’échelle qui mène à sa cabine. Son chez lui. Lou s’assoit sur son lit, moi sur le large siège passager. Il est turc, et son trajet c’est Baku (Azerbaïdjan)- Istanbul (Turquie), en passant par la Géorgie, Erzurum, et la côte Turque sur la mer noire jusqu’à Istanbul. Son chargement parcourra en suite la route entre Istanbul et Rome (Italie)… Impressionnant. Il ne nous dit pas ce qu’il transporte, soit qu’il ne comprend pas notre question, soit que ce n’est pas quelque chose qui se demande dans le milieu des camioneurs. On imagine qu’avant Bakü, son chargement a du sortir d’une usine de l’est asiatique et traverser la Chine et l’immense Kazakhstan.

Pour l’heure, nous cheminons donc vers la frontière turque à un maximum de 70km/h et confortablement assis à trois mètres du sol.

Avant le poste frontière, notre hôte arrête son véhicule sur le parking du dernier resto géorgien où il a ses habitudes. Il s’exprime dans un mélange de turc et de géorgien, retrouve ses collègues chauffeurs, les serveuses du resto,… et sa famille qu’il appelle en visioconférence sur son portable. On lui offre un khachapouri (pain géorgien au fromage) et un thé. Il sale abondamment le premier et sature le second de sucre en poudre.

On ne sait pas trop s’il nous a proposé de faire la suite de la route avec lui. Comme il reste au téléphone et confortablement installé à sa table, on décide de nous diriger à pieds vers la frontière, à une centaine de mètres de là.

Le douanier géorgien nous fait des blagues sur la France et nous demande ce que l’on préfère entre le khachapouri et le croissant parisien. On ne comprend pas trop la comparaison… mais bien évidemment nous faisons le choix de la boulangerie géorgienne, suspendus au tampon que le douanier laisse planer quelques centimètres au dessus de nos passeports.

Puis le poste de frontières turc. Plus sérieux, il tourmente un couple iranien devant nous et joue avec les nerf d’une famille russe sur le côté. Lui sera plus étonné de nous voir arriver sans véhicule.

De haut en bas : le ciel orageux, le drapeau turc, notre sac de pommes géorgiennes.

Après avoir reçu nos précieux tampons, nous entamons les premiers pas de notre retour en Turquie. Ce pays dans lequel nous avons passé presque trois mois et dont nous avons hâte de visiter les villes de l’est. À peine avons nous avancés de quelques mètres que l’orage tonne bruyamment loin devant nous. Toutes les voitures qui passaient la douane en même temps que nous nous dépassent sans même prêter attention à nos signes d’autostopeurs.

On fait le choix, malgré nous, d’avancer en marchant.

Le poste frontière est minus et la route très peu passante. Autour de nous les montagnes arides nous regardent imperturbables. Alors quand nous croisons la terrasse d’un salon de thé où des ouvriers sont assis, on se dit qu’on est prêt à leur donner un billet pour qu’ils nous avancent jusqu’au prochain village – à 5 ou 6 kilomètres. Un premier homme tente de nous arnaquer en nous demandant 300 liras (environ 15€) pour ce service. Comme on connaît les prix turcs on sait que le bougre tente de nous arnaquer. Alors on négocie tout haut en turc et deux jeunes hommes sur une autre table se lèvent et nous font monter dans leur camionette. Pour rien. Sur le trajet, les deux hommes s’amusent du gars aux 300 liras qui nous avait pris pour des bleus.

La camionnette nous abandonne à l’entrée du premier bourg. Nous revoilà planté à un carrefour, avec cette fois la certitude d’être en veine aujourd’hui.

Une première camionette s’arrête, puant la bouze de vache, à l’avant les deux turcs veulent se serrer pour nous faire de la place. Mais c’était sans compter sur un chauffeur de taxi déboulant, klaxon hurlant pour empêcher les deux compères de nous prendre. S’ensuit un sermon vociférant du taxi. On semble comprendre qu’il ne veut pas que l’on soit transporté gratuitement, pour le bien de son affaire. Penauds, les deux fermiers redémarrent à contrecoeur.

Drôle de scène pour nous qui n’avons pas vraiment eu notre mot à dire. Sans un regard pour nous, le taxi repart certainement satisfait d’avoir ainsi diffusé l’idée dans nos esprits de touristes qu’on ne voyage pas à l’oeil en Turquie. Pourtant, nous poursuivons notre sale besogne d’autostopeurs, le pouce en l’air. Une minute plus tard, comme pour contredire la morale qui venait de nous être enseignée, un poids lourd s’arrêta à notre hauteur.

Gurgi est géorgien, il transporte dans le cockpit de son quinze tonnes et dans sa mine bourrue un bout du pays que l’on vient de quitter. Son chargement comprend entre autre une compile de musiques géorgiennes qui nous accompagne pour une dernière danse à travers les montagnes turques. Déjà les arbres ont disparus, nous montons sur des plateaux à 2500m d’altitude. Plus aucun arbre, la végétation se limite à des prairies dégarnies travaillées par de grands troupeaux de vaches gardés par des garçons dépassés par leurs bêtes. Il paraît que des Suisses au XIXe siècle ont développé l’élevage et le gruyère dans la région en retrouvant ici un paysage helvétique. Nous on s’imagine plutôt dans les steppes kazakh, cherchant des yeux les chameaux et les chevaux sauvages.

Gurgi il fait des boucles avec son camion, longues de plusieurs milliers de kilomètres : Borjomi – Erzurum Adana – Ankara – Trabzon- et rebelote en Géorgie. C’est au rythme de son véhicule lent, stable et presque rassurant que nous abordons les alentours d’Ardahan – première grande ville turque de notre trajet du jour. Notre hôte, caravanier post-moderne tente de nous convaincre de dévier de notre itinéraire pour continuer un peu avec lui, vers l’ouest. On tient bon et résistons à son envie de combler la solitude de sa cabine. Nous descendons à un croisement.

Quand une vieille Renault 12 – un modèle des années 80′ que les turcs affectionnent sur la durée – nous propose de nous prendre, on se dit qu’on perd en confort pour ne pas gagner beaucoup en vitesse. C’est Mohamed et Selçuk qui nous accueillent avec le son des enceintes de leur pauvre voiture poussé à fond. Les deux compères se chargent de couvrir la bande son de leurs chants. Leurs voix de barytons reprend le répertoire de chansons populaires. Le chant est très répandu en Turquie, souvent des amis peuvent se retrouver après leur journée de travail pour chanter et jouer de la musique ensemble. Mohamed et Selçuk sont kurdes de Turquie et paraissent fou de joie de transporter des français. On parle un peu des élections présidentielles de la semaine prochaine. Ils ont peur, comme beaucoup de ce qui pourrait se passer, mais détestent Eroğan.

La Renault 12 s’arrête dans le dernier village avant Kars. Pour fêter ça on décide de s’offrir un dolmuş (petit bus populaire turc) qui nous amènera directement dans le centre-ville. Notre journée de stop a commencé par une matruska géorgienne, elle se finira par un dolmuş turc.

Kars vue du haut de sa citadelle.

Kars c’est la ville turque de l’est par excellence, une grande avenue pleine de boutiques, de restos et de pâtisseries à côté de laquelle s’étend un maillage de petite rue très vivantes. Période d’élections oblige, certaines rues sont couvertes de fanions de partis politiques (l’AKP d’Ergoğan, le CHP kemaliste, le Yeşil sol kürde démocratique, le MHP nationalisme turc…). À intervalle régulier les rues sont aussi parcourues par des voitures aux couleurs de partis politiques et équipées de hauts parleurs jouant de la musique à une centaine de décibels. En ville, les espaces visuels et sonores sont les lieux des luttes partisanes.

Après un rapide porte à porte, on se satisfait d’un hôtel bon marché. Le Konak 2 – moitié moins cher que le premier du nom. La réceptionniste n’en revient pas quand on lui demande de réserver pour trois nuits. Rare sont les voyageurs qui s’attardent ici.

Un premier tour dans la ville nous rappelle pourquoi nous adorons la Turquie. La vie de la rue, les fours des boulangers, les nombreux salons de thé qui donnent sur le trottoir… Kars est une ville étudiante où il fait bon vivre.

En soirée, alors que nous mangeons des ciş köfte (sandwich végétarien très bon marché mais excellent) nous croisons un groupe de jeunes kurdes qui nous invite à aller dans un café jouant de la musique live. Sur la carte, aucune boisson ne contient de l’alcool, nous commandons des sahlep (boisson chaude au lait et à l’orchidée). Sur les autres tables les clients boivent des thés ou des jus de fruits. Pourtant nos nouveaux amis commandent tous des cocktails alcoolisés. On comprend qu’ils sont kurdes et de ce fait moins orthodoxes dans la pratique de l’islam.

Au terme de cette longue journée, nous mesurons la chance que nous avons eu de croiser tous ces gens, qui ne se rencontreront certainement jamais et qui nous ont tous aides à leur manière.


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