
L’année dernière, alors que nous étions passionné•es de cinéma asiatique (majoritairement chinois, coréen et japonais) nous avons découvert l’art traditionnel du théâtre d’ombre chinois, dans le film Vivre! de Zhan Yimou. Bien que les chants qui accompagnent la danse des marionnettes, nous faisait siffler les oreilles, la beauté de ces petits êtres gesticulés, nous a particulièrement touché.
Des mois plus tard, alors que le plaisir de voir des films nous semble loin (voyageant qu’avec nos téléphones portables) nous découvrons à Istanbul, le théâtre d’ombre turc…
Littéralement « œil noir » en turc, Karagöz désigne le théâtre d’ombre.
Son nom provient de l’un des deux principaux personnages des contes turcs : Karagöz et Hacivat. Karagöz représentant un homme illettré, parlant en jargon, s’identifiant au public ; Hacivat quant à lui provient d’une classe sociale éduquée et s’exprime dans un turc-ottoman parfait, en utilisant des tournures littéraires et poétiques. Les pièces mettent en toujours en scène ces deux personnes en contraste.
Originellement ce théâtre d’ombre était associé à la période du Ramadan pour assurer une distraction populaire dans toute la Turquie. Aujourd’hui, nous découvrons cet art à travers le métier de Usame, qui nous ouvre chaleureusement la porte de son petit appartement dans le centre d’Istanbul (rive européenne). Le Karagöz turc se perd avec les années, Us’ et sa troupe tente de faire perpétuer cette tradition après des enfants.
Le marionnettiste est appelé Hayali. Un métier très complet, il est à la fois créateur de ces marionnettes et l’incarnation de celles-ci. Les marionnettes sont confectionnées en peau de chameau sculpté au couteau puis teinte naturellement avec des couleurs vives. Une différence des marionnettes chinoises qui sont produites à partir de la peau d’âne.

Lors des représentations Usame nous explique que le Hayali est toujours accompagné d’un Dairezen qui rythme le texte avec son tambourin. Les marionnettes sont gesticulées sur un drap de mousseline blanche éclairé originairement à la lampe à huile, aujourd’hui au projecteur. Le marionnettiste est derrière ce drap blanc, invisible des spectateurs•trices. Les marionnettes font entre 35 et 40cm de hauteur, elles sont faites en 2D mais peuvent à tout moment se retourner, grâce à une technique virtuose du Hayali.
En même temps que les marionnettes s’agitent, elles parlent, via les voix du Hayali. Celui-ci interprète avec deux voix et deux langages, les discours des personnages. Usame improvise les dialogues des personnages avec une rapidité surprenante, qui nous fait nous demander s’il n’existe pas deux personnes dans sa tête !

L’origine du Karagöz reste incertaine. Pour certains, les premières pièces auraient été représentées pour le sultan Selim Ier en Egypte, après la conquête du pays en 1517, mais selon l’écrivain Evliya Celebi, de telles pièces auraient été présentées dès l’époque de Bayezid Ier. Quoi qu’il en soit, au XVIème siècle, le grand MuftiMehmet Ebussuud el-Ymadi émit un avis autorisant la représentation des pièces du Karagöz.
Karagöz et Hacivat eux-mêmes seraient inspirés de deux travailleurs qui auraient distrait leurs camarades au cours de la construction de la mosquée de Bursa pendant le règne de Orhan. Ils furent exécutés pour le retard occasionné dans le déroulement des travaux mais devinrent des héros populaires. Une des versions de la légende prétend qu’un de leurs contemporains réalisa des marionnettes qui les représentaient et commença à jouer des pièces les mettant en scène.
Les autres personnages traditionnels de ces pièces sont l’ivrogne Tuzsuz Deli Bekir, représenté avec sa bouteille de vin, le personnage au long cou Uzun Efe, l’opiomane Kanbur Tiryaki, représenté avec sa pipe, le nain Altý Kariþ Beberuhi, l’idiot Denyo, le dépensier Civan et la délurée Nigâr. D’autres personnages peuvent intervenir, comme des danseurs ou des djins ou encore des étrangers : un arabe qui ne parle pas turc, une servante noire ou circassienne, un garde albanais, un docteur grec, un arménien, un juif, un perse…
Usame nous propose le conte à travers notre imaginaire collectif : Le naïf Karagöz et Hacivat le vantard sont au chômage depuis longtemps, quand tout à-coup, c’est le travail qui vient à eux. En effet, le sultan s’est mis en tête, pour satisfaire les caprices de sa sultane, de produire de l’électricité dans son empire. De grands travaux sont lancés. Mais pour les réaliser, qui écoutera-t-on ? L’insouciance de la sultane, la sagesse du grand vizir, ou l’ambition du chef des armées ? Faut-il une centrale nucléaire ou une éolienne ? Si nos amis font le mauvais choix, c’est de leur vie qu’ils le paieront…