On y arrivera ? Faut dire qu’il fait froid et humide surtout. La terre est boue, le ciel est trempé du matin au soir, les champs sont des flaques qui imbibent nos habits au plus profond de leurs fibres.

Ça ne va pas s’arranger, à moins de rejoindre le sud. Sur nos téléphones la météo d’Istanbul nous fait rêver. « Partiellement nuageux – 16°C »… le paradis doit être « partiellement nuageux », on pense. Mais Istanbul ce sera pas avant janvier.
Aller, on part demain. Samedi 26 novembre, après un mois et un jour à Blatuša (Croatie), on refait nos sacs. Compresser nos fringues, engrosser des poches de vivres légères, sangler notre tente.
Y a l’excitation de se remettre en mouvement. Rejoindre à nouveau le corps de people on the move partout ailleurs sur cette Terre. Découvrir comment la suite de notre vie sera touillé, cognée, digéré au contact de la géographie.
La suite pour nous c’est la Bosnie-Herzégovine… Sarajevo. De ces toponymes qu’on a lu jeune sur des atlas de famille en les croyants venus d’ailleurs, d’un ailleurs presque stratosphérique. Et puis plus tard on en a réentendu parler alors, rêve d’enfant et connaissances historiques se sont accouplé dans la musicalité des mots.
Il s’agit pourtant de tuer cet exotisme poético-pathetique, se le passer dans la râpe à légumes du réel pour en sortir changé. En lamelles… comme une carotte. Alors on s’y dirige en ce mois de novembre finissant.

Y en a que nous imaginer sous le froid et la pluie ça inquiète plus que nous, ce sont nos hôtes de Blatuša, Danica, Danijela et Sanja. En un mois notre relation s’est construite. Nos hôtes se sont mises à nous materner. À force de nous parler de leur jeunesse et de leurs aventures à elles avant qu’elles s’arrêtent à Blatuša, à force aussi qu’on leur montre comment on s’implique dans nos conversations, dans les coups de main qu’on leur file. On comprend qu’elles se projettent en nous et dans notre voyage, elles veulent que ça marche pour nous. Alors elles font le tour de leurs contacts en Bosnie.
Haris, musicien-compositeur vit à Bihać, tout juste de l’autre côté de la frontière. Tout se fait vite. Il est en Serbie pour son boulot, mais peu importe, il nous laissera ses clés et sa maison en centre-ville. Comme ça, sans jamais nous avoir rencontré. Transmission synaptique de la confiance, si nous sommes des amis de Sanja, nous pouvons bien rester autant de temps qu’il faudra chez lui à Bihać.
Tout s’enchaîne, Blatuša-Karlovac dans la voiture de Sanja, les aux revoirs, puis le bus qui en deux heures nous fera traverser la frontière.
La Bosnie-Herzégovine débute par un tampon sur un passeport. Dans notre cas le contact « tampon-passeport » suit de peu la rencontre « passeport-main de douanier ». Le suspens était de courte durée. La tension scénaristique faite de questions, de regards froncés a été bien plus relevée pour nos deux voisins de bus. Couleur des passeports : verts, nationalité en couverture : pakistanaise. La râpe du réel, la carotte… vous l’avez ?
17:59, gare routière de Bihać, nuit. On arrive au milieu d’un parking vaste, à notre gauche un grand casino, à notre droite un supermarché lumineux. Divertissement et bouffe, en un mot consommation. Tout semble de construction récente autour de nous, les routes, les bâtiments et les véhicules. Les Croates nous avaient donné deux informations à propos de la Bosnie voisine : la nature y est magnifique mais le pays est très pauvre. Nos premiers pas à Bihać brouillent les pistes.
Notre contact sur place s’appelle Nino, un ami d’Haris qui nous récupère à la gare. On s’imaginait un quarantenaire bon vivant nous ouvrant les portes grinçantes de sa Lada yougoslave, la radio qui chante, le moteur qui secoue… Nino, 38 ans, tatoué, rasé avec soin, couvert d’une doudoune noire et porteur d’une sacoche en bandoulière. Il arrive à toute allure dans une voiture de sport bleue électrique. Désolé, vous n’avez pas trop attendu ? J’étais allé faire un tour pour m’acheter des feuilles à rouler, il nous lance dans un anglais entraîné. Dans la voiture, pas de ceinture de sécurité, on roule vite dans la nuit il est difficile de voir tout ce que Nino nous montre sans ralentir. On comprend qu’autour de notre rue il y a deux mosquées, un temple protestant, une église orthodoxe et une autre catholique.
En quelques sauts, Nino grimpe les escaliers de la petite maison. En dépassant un atelier dans la cour, il répond à notre air étonné face au débarras de formes en plâtre à ciel ouvert. Ah oui, le père de Haris fabrique des nains de jardin. En effet on aperçoit des bouddhas au milieu de gnomes à bonnets rouges. Nos appartements sont en haut dans un grand grenier à l’aménagement bien pensé et à la décoration subtile. Nino nous fait la visite à toute allure. Oui, on sait faire du feu, on lui répond quand il nous confie son image des français pas débrouillards. Dans un coin, ou plutôt dans un bon tier de l’espace, un bureau de studio avec de larges claviers. Nino frôle le piano pour nous dire qu’on peut jouer si ça nous tente. Et puis c’est tout, il s’en va.

On est là, chez quelqu’un qu’on ne connait avec des « comment ? » bousculés par des « pourquoi ? » écartés par des « qui ? ». Depuis le départ on a beaucoup réfléchi à l’accueil, l’hospitalité, la gratitude… J’ai plus de mal que Lou, je le sais, à demander et à recevoir ce voyage m’apprend ça. Quand on n’a que 10 kilos sur le dos, on a besoin des autres, constamment, pour tout.


Le lendemain matin le soleil ne nous réveille pas. Ce qui nous sort du lit c’est l’envie de voir, écouter, goûter. En sortant on salut le père de Haris qui est dans ses bandes de plâtre. Bihać est un enchevêtrement de rues et de bâtiments neufs et anciens. Sur ces derniers on remarque des traces de balles, parfois couvertes d’enduit. La ville semble être un blessé qu’on aurait rafistolé, pansé et à qui on aurait carrément rajouté des membres cybernétiques pour qu’il puisse continuer à se mouvoir. On son centre, tout un réseau sanguin preuve que le blessé est encore bien robuste : la rivière Una. Son cours turquoise et translucide semble avaler la terre par endroit, créant des îlots dans la ville.

