Expérience d’écriture à 4 mains : Térence et Lou

Il est 18h, le feu flambe et réchauffe toute la maison. Nous nous couvrons et sortons. Dehors le crépuscule nuageux, brouille notre vision. Nous marchons en direction du centre de l’éco-village. Une troupe de chien nous suit, nous les apercevons à peine dans cette obscurité croissante. On les sait là, les chiens sont sur tous les chemins à Blatuša.
18h30, la nuit est dense sous les arbres : nous devons nous aider d’une lampe dorénavant. À travers les troncs nus de l’automne on aperçoit quelques lumières. C’est là ! Le sentier tassé fait de bosses et de flaques nous permet de cheminer entre les broussailles.

Petite maison – minuscule maison en bois. Nous entrons chez Danijela qui fête ses 45 ans ce soir. À la mesure de son habitation Danijela est fluette, 1m50 tout au plus. On a fait sa connaissance depuis deux jours. On la sait bavarde, au point de détester les silences dans les discussions.
Terence et moi apportons un gâteau et un bouquet de fleurs des champs. Il fait chaud à l’intérieur. Nous sommes au centre d’une maison ronde, avec comme pilier central un beau tronc vernis. Elle nous explique que c’est un ancien pilier électrique et que toute sa tiny house est fait en matériaux recyclés. Chez elle aussi Danijela semble vouloir chasser le silence, le vide. Les lattes aux murs sont chargés de cadres, les étagères grouillantes de bibelots, au sol les chats et les chiens complètent les derniers centimètres carrés. Nous nous installons sur le canapé. En face se trouve Danica et Sania la quarantaine elles aussi, habitantes du village.
Nous sommes tous les cinq et la soirée peut commencer. Des petits verres de rakija locale nous sont servis. Nous trinquons. Mon attention est à son maximum. Quels sont les mœurs ? Ne pas se tromper, paraître balkanique. Dois-je boire mon petit shot d’une traite ou bien le déguster? Je regarde rapidement les pratiques des trois femmes, le verre sur les lèvres. Chacune procède différemment, je suis donc libre de faire comme bon me semble. Gloups! Ce rakija est très bon et moins fort que je le craignais.
Les discussions se font en anglais. Après un verre de rakija, nous sommes toutes joyeuses! C’est une soirée très féminine. Térence est le seul homme de la maison. Des présentations, de nos vies à tous, la discussion dérive vers l’astrologie, nous comparons nos signes du zodiaque. Puis Sania me compose mon thème astral afin de mieux comprendre qui je suis. Des cigarettes et des joins circulent partout autour de la table, l’air commence à être enfumé. Encore une rasade de rakija. Une part de pizza. La fête est à son comble. L’étroitesse du salon a quelque chose de réconfortant, nous sommes plus proches que dans une cale de bateau. Au fil des discussions on comprend que depuis deux ans l’éco village est habité principalement par des femmes, célibataire pour beaucoup, il y a des enfants aussi. Depuis 2020 des urbains sont arrivés par dizaines de Zagreb, de la côte Croate mais de l’étranger aussi, des familles allemandes, des Autrichiens, quelques Australiens… Attirés par une vie à l’interstice du capitalisme étatique, dans des forêts désertées pendant la guerre yougoslave, que les institutions ont oubliée.
Nos trois hôtes elles aussi ont été ravagées par les guerres des hommes. Elles en ont toutes connus plusieurs avant de déserter le terrain miné de l’amour.

Danijela eut trois hommes dans sa vie. Elle a été marié 10 ans avec un homme ayant servi dans l’armée. À son retour du front de Yougoslavie ils ont quitté Zagreb pour l’éco village pleins d’espoirs dans cette nouvelle vie à Blatuša près de l’ancien front bosniaque… Depuis la guerre la région s’était vidée, ils pourraient reconstruire là une vie qui leur irait, remplir le vide et le silence. À deux ils ont bâti cette maison. Terence me glisse à l’oreille que ce mari ne devait pas être très grand pour pouvoir y habiter. Mais peu de temps après ce mari est décédé. Son agonie longue s’est faite dans la souffrance. Danijela nous confie être heureuse de son célibat aujourd’hui. De ses hommes elle retient la violence, la manipulation, les chantages et les engueulades.
Danica a le corps le plus abimé des trois. Elle colore ses cheveux d’un rouge passé qui sur certaines mèches prend des reflets oranges. Elle nous dit que « Danica » est un prénom ridicule, d’un autre siècle et qu’enfant on se moquait de ce prénom de grand-mère. Sa naissance est liée à un mal entendu. Sa mère tchèque a rencontré son père sur la côte Croate un été. La passion n’aurait pas dû passer le mois d’août mais Danica est née. Ils ont d’abord vécu en République tchèque avant que son père soit appelé pour son service militaire. De toutes manières il en avait ras le bol des Tchèques et de ce pays où il se sentait étranger alors il leur imposa la Croatie.
Danica, a trouvé refuge il y a 9 ans à Blatuša, sa fille Lola sur la banquette arrière de sa petite twingo. Elle venait de se séparer du père, extrêmement violent, pour rejoindre cette communauté. Elle s’installe donc dans la « Centrale », le dortoir au cœur du village, lieu d’accueil et de partage. Mais la vie en commun fatigue et comme beaucoup, elle fait le choix de vivre à part dans une maison abandonnée qu’elle rachète une bouchée de pain pour la retaper. Pas seule, elle rapporte un homme rencontré à la Centrale. Un mal entendu de plus.
Ce sera le père de son second enfant, Pavo, 5 ans aujourd’hui. Comme les graines noires du coquelicot en français, on lui dit. Elle a le coeur lourd en parlant de cet homme et du regret dans le regard. Au travers de ses traits tirés je perçois l’immense traumatisme que ses mots d’anglais et sa pudeur ne peuvent pas totalement cacher. Pavo, elle l’aime, mais c’est bien le dernier fil qui la rattache encore à cet homme dont elle n’a plus de nouvelles.
Lola, sa fille a grandit dans l’éco village, du haut de ses 17 ans elle est étudie la médecine dans un internat. Elle n’aime pas le village, elle n’aime pas les choix de sa mère, elle déteste Pavo. Comme les ados de son âge, elle veut sortir, elle veut la ville. Pavo a du mal à s’intégrer avec les enfants du village car il est l’un des seuls à aller à l’école publique. Ici les enfants de hippi grandissent dans la forêt et fond l’école à la maison. Beaucoup parlent déjà plein de langues à cinq ans. Danica n’a pas fait le choix de sortir son fils de l’institution elle veut que son enfant puisse choisir sa vie et socialiser à l’école. Plus grand Pavo choisira par lui même si il veut passer sa vie dans l’isolement de l’eco village . Et puis Danica cumule trois boulots elle n’a pas le temps de réapprendre tout pour enseigner ce qu’elle a oublié de l’école à son fils.
Danica, plusieurs fois a pensée revendre sa maison, tout quitter pour aller ailleurs. Dans sa jeunesse ses parents ne lui ont pas appris la stabilité. Ce sont ses amis qui l’ont retenue lui expliquant qu’elle ne réglerait pas ses problèmes en fuyant, ses démons la suivrait toujours dans le coffre de sa vieille twingo.

Notre troisième hôte, Sania a un très long joint dans la main. Elle a un air bourgeois, urbain presque inapproprié. Son père était professeur de Croate alors elle est très pointilleuse sur la grammaire quand elle s’exprime, et puis elle aime la poésie. Son anglais est hésitant par contre, on sent sa pensée butter contre cette langue inconfortable. Alors elle reprend ses aises en Croate pour nous détailler ses connaissances en astrologie Maya, Danijela fait la traduction en direct.
L’atmosphère s’est soudainement densifié dans cette petite hutte, le pittoresque de la scène est quasi insoutenable. Le ton doctotal de Sania, le sérieux de la traduction de Danijela, les sourcils froncés de Danica… On apprend les prévisions des Mayas concernant notre siècle, l’apparition d’enfants élus indigos et cristallins à partir de 2012, leur connaissance du Bien et du Mal, leur capacité à préférer l’esprit au corps… le chien aboie, exigeant la fin de la part de pizza de Sania abandonnée sur sa plage de carton.
Il est épatant de voir comment les réinterprétation occidentales de religions orientales se font toujours en passant par le tamis de la lecture judéo-chrétienne. Ce sont les Mayas cette fois, le chamanisme Mongol et le bouddhisme tibétain ne devraient pas tarder à y passer. Tout ce savoir a néanmoins été bien utile à Sania pour comprendre les envies suicidaires de sa filles, nous assure-t-elle. Nous gardons nos analyses dans la langue de Molière en faisant mine de creuser les connaissances de Sania sur l’astrologie Maya par politesse, et puis pour s’amuser de la double traduction de Danijela aussi.
Quand la conférence internationale prend fin, mes yeux ont beaucoup de mal à rester ouverts, nous cherchons un moyen de nous extirper de cette maison démesurément étroite pour retrouver nos lits.