22 septembre. 550m, Tende bourg

Il est 13h.

Tom achève la transformation d’un poireau en tronçons. Lou réserve un sort similaire à un oignon jaune. Les grains de riz dans la casserole de titane que j’agite adoptent finalement la couleur, le rebondis et l’odeur que je souhaitais leur donner.

La place principale de Tende et sa fontaine servent de décors à cette scène. La même chaux rose-orangée recouvre avec uniformité les murs de la petite église à notre droite et ceux de l’école primaire à notre gauche.

Plan fixe.

Le soleil doux réchauffe nos crânes alors que dans un même mouvement ceux-ci commencent à formuler l’idée de trouver un hébergement pour la nuit. En d’autres occasions cette pensée aussitôt apparue aurait engendré de l’inquiétude. Mais aucun de nos lobe préfrontal ne semblait s’agiter en ce sens.

Travelling avant.

Il y a à Tende une épicerie-café-boulangerie qui sera notre premier arrêt. On avait appris 2000m plus haut qu’il suffisait d’y passer quelques heures pour rencontrer tout le village. Levée de rideau sur Tende.

Nos premières rencontres furent trois tasses de chocolat chaud. Puis Marion, la tenancière qui les apportait sur un plateau accompagnée d’un large sourire et d’un air avenant qu’elle ne quittait visiblement jamais. Marion sera notre Madame Loyal et nous présentera à chaque nouvel arrivant.

Entra Lisa, ancienne chanteuse du groupe de jazz progressif Magma (Liza Deluxe pour son nom de scène), ça on . Elle ne venait rien acheter de particulier, enfin c’est plus compliqué que ça, en tous cas c’est d’abord pour saluer tout le monde qu’elle avait franchi le seuil de la boutique, mais une demi-heure plus tard elle en sortirait quand même les mains pleines. En nous rencontrant elle se mit à fouiller le touffu répertoire de son Nokia… puis à nous montrer non sans fierté la ligne de vie de sa paume gauche. La plus longue jamais vue par Vincent le Suisse, qui s’intéresse à la voyance, qui n’en revenait pas la dernière fois et qui a aussi la particularité de posséder une grange dans laquelle il accueille souvent des voyageurs. Sauf que pour cette fois c’est râpé. Mais elle continue à y réfléchir. Sortie de Lisa au volant d’une petite Fiat bleue.

Entrèrent deux cordistes. Ils sont un petit groupe dans la vallée, le travail ne manque pas pour eux depuis le passage de la tempête Alex. Ils stabilisent les éboulements, deblaient les routes et retapent les ponts. Chacun leur chien, ils s’installent en terrasse et achètent quelques bières artisanales qu’ils boiront doucement pendant que nous nous discutons. Ils ont un petit camp avec leur camions sous le viaduc de Tende, le terrain est grand et il y a de l’eau potable, pas de soucis pour qu’on y déplie nos tentes. Une première proposition qui respire la masculinité – et la canidité (?). Un peu trop pour Lou en tous cas. On apprend à écouter nos impressions à l’égard de nos rencontres. Leçons de voyageurs. Alors attendons la prochaine rencontre.

La porte s’ouvre. Gilles la cinquantaine, maçon, charpentier hyperactif et sage. Ses fringues de chantier puent le plâtre, son accent transpire la Provence, ses traits de métis vietnamien se lisent à peine. Lui vous dirait plutôt Tandasque-marseillais-viet. Il n’hésite même pas un instant en nous voyant tous les trois. Il veut qu’on monte dans son vieux 4×4, son « char d’assaut » tel qu’il l’appelle et qu’on voit son bout de paradis dans la vallée de la Pía dans les hauts de Tende. Alors c’est décidé.

Nous passerons trois nuits dans sa maison haut-perchée survolée par les souvenirs de Gilles depuis gamin et agitée par le brame des cerfs en rute (si vous pensez que c’est romantique vous n’en avez jamais entendu !). Nous nous occupons de la cuisine, lui alimente les repas en histoires : la fois où il a éteint un incendie avec ses amis, la route qu’il déneige l’hiver et les fresques qu’il a collé au pont de Tende pour le street-artiste JR après la tempête.

Dans sa véranda il y a une affiche de « Tende Ensemble » la liste municipale sur laquelle il s’est présenté. À l’en croire il n’y connait rien à la politique mais ses leaders avaient besoin de gars du coin. Ce qu’il sait pourtant c’est que les élections sont faussées dans la Roya par les riches propriétaires de la côte qui s’inscrivent massivement sur les listes électorales de leur maison(s) secondaire(s). Voilà pourquoi les mairies sont reac dans le coin. Tant pis, l’important c’est les gens, ceux qui vivent et font.

L’accueil de Gilles fut simple, mais rempli d’humanité. On ne se connaissait pas mais pour quelques jours il sut faire notre sa grande maison de célibataire récent.

Samedi. Crissement de pierre alors que le « char d’assaut » dévale le sentier. Salut de Gilles. Sans chichis.


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