Volcans et liquide de refroidissement.

11 septembre – 12 septembre 2022
De Clermont-Ferrand à Aurillac

« Aujourd’hui c’est le festival des volcans » m’a dit un couple dont la spacieuse voiture rouge me portait en dehors de Clermont-Ferrand.

« On se plaint tellement qu’il ne se passe rien par chez nous… »

Je ne sais pourquoi cette phrase laissée en suspend créa dans mon esprit une image des volcans d’Auvergne, endormis depuis des centaines de milliers d’année, s’éveillant pour participer à leur festival – moyennant une effusion de lave. Des centaines de milliers d’années sans « qu’il ne se passe rien par chez eux » ça rend apathique, les paupières collantes, ça enroue les cheminées volcaniques.

Les voitures passaient par grappes généreuses. Mais celà allait-il vraiment m’aider ? Je regardais impuissant les panneaux hérissés au bord de la route détournant les voitures vers les puys, les châteaux, les lacs… bref en dehors de la nationale qui devait me porter vers le sud. Je me mis à estimer mon temps d’attente en listant un à un tous les paramètres d’une équation compliquée : le fait que je sois un homme seul, la proportion de conducteurs totalement indifférent à ma présence, la probabilité qu’une voitures ouvre ses portes à un autostoppeur inversement proportionnelle à leur prix et à leur état d’entretien, l’orientation parfaite du soleil qui éclairait mon panneau de carton sans éblouir les conducteurs…

Je fus tiré de mon état d’attention flottante par le crissement du gravier  qui accompagna l’arrêt d’une vieille Senic à 10 mètres derrière moi. Son conducteur, seul à bord, s’affairait déjà tant bien que mal à libérer le siège passager. Quand je me suis penché vers la vitre le quarantenaire à la barbe rousse finissait maladroitement de remballer les restes d’un pic-nique dans un sac en carton qu’il jeta sur la banquette arrière.

 » Je vais dans le sud de la Creuse, sur le plateau de millevaches, je peux t’avancer si tu veux  » me proposa-t-il avant de se mettre à taper son index sur des zones aléatoires de l’écran du téléphone fixé à son pare-brise.
« J’utilise cette machine pour me guider, je crois que je passe à Ussel, je pourrai te laisser là bas ». Je me rendais bien compte, à l’aide de mon propre GPS que cela m’amènerait trop à l’ouest, qui plus est sur de petites départementales peu fréquentées, mais quelque chose dans sa mine et sa manière de m’accueillir aussi chaleureusement qu’il le pouvait dans le désordre de l’habitacle de sa voiture m’amusa.

L’heure de route qui nous séparait d’Ussel fut remplie de discussions sur le passé urbain de Marc, sa récente installation sur le plateau des millevaches, les enjeux de ce trajet de vie, ce qui compose plus généralement les choix individuels, nos lectures et notamment le dernier essai de Boris Cyrulnik qu’il venait de finir chez sa mère, d’ailleurs c’est d’elle qu’il avait récupéré cette Senic et au fait il y avait un bidon de liquide de refroidissement à mes pieds que je serai bien gentils de lui donner pour qu’il en verse sous le capot de la Senic, parce qu’elle avait tendance à sérieusement chauffer.

Puis il a eu la nuit. Je l’ai vue débouler à Neuvic – un gros bourg au sud d’Ussel. Le rougeoiment du ciel a marqué le début de ma quête pour un endroit où dormir. Je n’ai pas tardé à trouver un chemin de randonnée qui m’amena dans un petit bois à l’ecart des habitations. Il a ensuite fallu que je m’écarte de ce chemin pour me soustraire à la vue des promeneurs potentiels. C’est sur un tapis de mousse fraîche que la forêt m’a conduit jusqu’au petit matin. À sept heures, la rosée et le souffle humide du soleil étaient si accueillant que je me suis laissé pousser sur le sentier de terre qui devint une route après une demi-heure de marche.

Une petite voiture a ralenti devant moi. Je ne levais pourtant pas le pousse. Celui qui proposait son aide à un randonneur de bord de route était un vieux monsieur de 86 ans – et 35 bals de villages par ans !- affirma-t-il. Ça conserve et ça permet de faire des rencontres. Son truc c’était de se faire élégant, et de bien se tenir et puis le cidre qui donne une haleine fruitée que les femmes adoraient. Il dansa et danse toujours. Mais ce qui l’accompagne inlassablement jusque dans ses vieux jours, c’est le travail. À 13 ans il débitait déjà du bois à la scierie et aujourd’hui il cultive, cueille, charge et livre par lourdes cagettes des pommes de terre charlotte. Y en a qui connaissent encore le goût des vrais patates et les siennes sont 15cts moins cher qu’à Carrefour.

Le travail c’est sa fierté… euh… Oui moi aussi je travaille d’ailleurs je porte des cagettes – j’ai dit n’ayant pas la force d’ébranler le monde octogénaire de cet homme et ses kilos de charlottes prêtes à me juger sur leur banquette arrière. Un monde qui – j’en eu la confirmation plus tard, était rythmé par l’horloge bien huilée des charges-trop-lourdes-que-payent-ceux-qui-bossent-pour-financer-les-allocs-de-ceux-qui-apprennent-de-plus-en-plus-jeunes-la-paresse.

J’ai digéré cette dernière rencontre en m’accordant un déjeuner sur un banc de Mauriac. Une ville moyenne vidée de son sang par une zone artisanale et deux supermarchés, qui comme des sangsues avaient eu raison des derniers commerces du centre-ville.

J’ai attendu plusieurs dizaines de minutes à une sortie de rond point, avant que Caroline s’arrête pour m’amener à Aurillac. Elle s’y rend rarement à la ville. Cette fois c’est pour un rendez-vous à l’ANPE – enfin au Pôle Emploi quoi. Ça lui faisait bien plaisir de partager sa route avec quelqu’un et puis de lui raconter ses histoires aussi. Filant sur une nationale elle m’a parlé des bifurcations de sa vie. À commencer par la première, il y a dix ans. Quitter son poste de flic. Décoller pour l’Inde puis dans une constellation de pays asiatiques. Voyager deux ans seule. Tenir un blog pour se faire un des rares exemple de femme seule partant à l’aventure.

Je sens qu’à mon tour je lui suis utile en l’écoutant et en lui demandant de préciser de menus souvenirs d’une époque révolue de son passé. Sur cette route pour son rendez-vous à Pôle Emploi, Caroline me confia que cette décision de partir – il y a dix ans fut la meilleure décision de sa vie.

Nous voici à Aurillac, ainsi prennent fin pour moi ces deux jours de stop. Je vais retrouver Lou pour finir nos sacs – en enlever tout le superflu. Nous partons dans trois jours.


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